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Full text of "Les patois de la Basse Auvergne; leur grammaire et leur littérature"

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LES PATOIS 



DE LA BASSE AUVERGNE 



MONTPELLIER, IMPRIMERIE CENTRAIS DU MIDI 

Hamelin frères 



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LES PATOIS 



DE LA 



BASSE AUVERGNE 

LEUR GRAMMAIRE ET LEUR LITTÉRATURE 
Par Henry DONIOL 

Correspondant de l'InsLituit 
Membre de la Société ponr rêtiidc des langues romanes 




PARIS 



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MAISONNEUVE ET C", EDITEURS 

25, QUAI VOLTAIRE, 25 



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PUBLICATIONS 



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SOCIÉTÉ POUR L'ÉTUDE DES LANGUES ROMANES 



MONTPELLIER, IMPRIMERIE CENTRALE DU MIDI 

Ricateau, Hamelin et Gie. 



PUBLICATIONS SPECIALES 

DE LA SOCIÉTÉ POUR L'ÉTUDE DES LANGUES ROMANES 



QUATRIÈME PUBLICATION 

LES PATOIS 

DE LA 

BASSE AUVERGNE 

LEDR GRAMMAIRE ET LEUR LITTÉRATURE 
Par Henry DONIOL 




MONTPELLIER 

AU BUREAU DES PUBLICATIONS 

PB LA 80CIBTB POUR L'ÉTUDE DES LANGUES ROMANES 
M DCCC LXXVII 



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LES PATOIS 



DE LA 



BASSE AUVERGNE 

LEUR GRAMMAIRE ET LEUR LITTÉRATURE 



INTÉRÊT DE CETTE ÉTUDE ET PRÉCÉDENTS 
QU'ELLE A EUS 



n y a bientôt trente ans que je me suis occupé pour la pre- 
mière fois des patois de ma province. C'était en 1847, à propos 
de la description de la basse Auvergne dans les beaux in- 
folios édités par l'imprimeur P. -A. Desrosiers, de Moulins, 
avec un goût des choses d'art et un désintéressement qui mé- 
ritent d'être rappelés *, 

A cette date, déjà, la difficulté d'établir les règles, même 
de retrouver les mots d*un dialecte à peu près sans littérature 
écrite, sans littérature ancienne surtout, uniquement parlé 
et parlé tous les jours davantage par les seules (^lasses illet- 
trées, était très-évidente. L'évidence n'a fait qu'augmenter. 
Mon travail, qui n'avait pas beaucoup de modèles quand il 



I 



' L'Ancienne Auvergne, 3 volumes in-folio, avec plunchon. Ello avait 
élô précédée «lo \ Ancien Bourbonnaii et fut suivie de r^/jc<Vv» Velny 



— iô — 

parut, est resté depuis sans successeur*. En le reprenant pour 
le refaire, la peine que j'ai eue m'adonne la mesure de celle 
qui attend la génération suivante à en composer du même 
genre. ^rj-i ^ 

Les patois disparaissent. Langue encore vivante dans le 
premier quart de ce siècle-ci , ils seront une langue morte à 
la fin, tellement morte que les moyens manqueront même 
pour interpréter les quelques traces qui en seront visibles. Le 
français les chasse devant lui. Il les remplace comme la culture 
chasse la lande et l'enfouit. L'absorption, rendue plus rapide 
par la communauté d'origine, gagnera bientôt jusqu'aux lieux 
où la tradition semble leur assurer encore une longue durée. 
Le temps ne sera plus jamais où tous les enfants apprenaient 
de naissance Je patois et où, n'habitât-on pas la campagne, on 
aimait à se servir de cette langue du jeune âge, dont les tours 
et les manières de dire venaient de soi dans l'esprit pour ren- 
dre plus aisément ou plus expressivement la pensée. Nous 
sommes au dernier moment où il sera possible de demander à 
la mémoire les termes et la grammaire de ces vieux parlers 
et d'en retrouver le génie. 

Je n'ai pas été le premier dans cette étude des patois d'Au- 
vergne. A la fin du XVIP siècle et dans les premières années 
du suivant, il y avait à Clermont-Ferrand un petit cercle de 
personnes qui s'amusaient à composer en patois. L'une, l'abbé 
Tailhandier, forma un recueil de leurs vers, y ajouta quel- 
ques chansons et pièces diverses qui avaient cours en ce 
temps-là, et mit en tête de son cahier des réflexions sur les 
difi'érents parlers du pays(pour lui des dialectes), avec quelques 
pages relatives à la prononciation des lettres de l'alphabet 
et des diverses associations de lettres*. J'ai emprunté et j'em- 
prunte encore ici plus d'une indication à, ce recueil manuscrit, 
qui fut l'ouvrage d'un esprit judicieux, sinon d'un littérateur 

* M. Francisque Môge, membre de l'Académie de Glermont, a pourtant 
publié en 1861, sous le titre de Souvenirs de la langue d'Auvergne, essai 
su r lesidiotismes du déparlement du Puy-de-Dôme, un très-bon petit 
volume, et je connais des travaux manuscrits fort intéressants de 
M. Malval, sur les rapports de l'auvergnat avec le piémontais, le niçois et 
le bas-limousin. 

* Presque tout le recueil de vers formé par l'abbé Tailhandier a été 
successivement imprimé. 



— 7 — 

de grand goût. Depuis, il s'est bien trouvé d'autres amateurs 
versifiant en patois d'Auvergne ou dissertant sur les patois ; 
mais celles de leurs remarques que l'on connaît n'ont pas tou- 
jours été dictées par des notions bien justes. La bibliothèque 
de Clermont-Ferrand possède deux manuscrits de M. F. de 
Murât, qui était très-versé dans le parler de la haute Auver- 
gne: l'un contient un petit vocabulaire du langage de Mauriac, 
précédé de considérations sur les origines ; dans l'autre, il a 
comparé nombre de mots patois avec ceux du basque et du 
celto-breton. L'idée de l'origine celtique ou gauloise a in- 
spiré ces essais, et c'est une partie de leur mérite ; un peu 
de fantaisie et de complaisance dans les rapprochements af- 
faiblit parfois leur valeur. 



SUR L'ORIGINE DES PATOIS 



On s'est complu à chercher les orgines des parlers méridio- 
naux, comme celles du français, dans la langue latine. Sans 
prétendre poser ici une doctrine, on peut trouver regrettable 
que cette idée philologique ait été aussi suivie. Sa simplicité 
a trop séduit et trop dispensé de recherches sur l'ancienne 
Gaule et sur la langue qu'on y parlait. 

Si l'on avait envisagé simplement nos patois et leurs parlers 
multiples comme les restes de la langue gauloise, on serait 
aujourd'hui plus avancé sans doute dans les notions que l'on 
possède sur l'existence et les vicissitudes du pays où elle était 
en usage. Il me semble qu'aucune donnée n'a pour elle la pro- 
babilité des faits,la logique des choses, comme celle de la per- 
sistance de la langue et de l'esprit celtiques sous les cadres que 
Rome posa sur la Gaule. Notre éducation classique est pour- 
tant parvenue à grossir à nos jeux l'influence romaine jusqu'à 
ériger en une sorte de doctrine légale, d'inattaquable ortho- 
doxie, que le gouvernement des empereurs a eu le don, l'art, 
ou la force de faire adopter absolument sa langue, c'est-à-dire 
ce qui est le plus repoussé par le génie des peuples et ce qui 
s'apprend le moins vite, dans un pays qui avait l'ancienneté, 
une individualité très-forte, une civilisation originale, et cela 
en un peu moins de quatre siècles, dont près de deux virent 
le pouvoir des Romains si troublé et si mélangé. 

Remarquons que cette conquête de l'Empire se bornerait 
aux seuls mots de la langue, à son vocabulaire, et encore pas 
à tous les mots ; car combien ont été latinisés grossièrement ?• 
tous ceux de géographie, la plupart des noms de terroir, 
ceux des choses usuelles. Dans ce qui est essentiel et vivant 
en toute langue, en eflfet, dans sa grammaire et sa syntaxe, la 



- 9 — 
langue gauloise paraît être restée intacte ; la langue latine 
ne Ta ni remplacée, ni modifiée. Ni la grammaire, ni la syn- 
taxe des peuples de la Gaule, n'ont été touchées par la gram- 
maire et la syntaxe des Romains. 

Les patois méridionaux et le français ont-ils la déclinai- 
son latine du substantif, marquée par les désinences ? Ont- 
ils la conjugaison latine du verbe, marquée de même par la 
désinence des flexions? Ont-ils la syntaxe latine, qui inter- 
vertit les mots, suivant la fantaisie de Toreille, sans souci de 
leur relation logique ? Ont-ils la forme passive du latin? Ont-ils 
ce verbe, actif parle fait et passif par le mode, que les rudi- 
ments nomment le verbe déponent? C est absolument l'opposé. 
La déclinaison par l'article et les prépositions, la conjugaison 
par les auxiliaires être et avoir, la construction directe et lo- 
gique de la phrase, du sujet au verbe et du verbe au régimeà 
l'exclusion des inversions, voilà les caractères des grammaires 
patoise et française ; caractères on peut dire typiques et qui 
sont intransgressibles. D'où seraient-ils venus dans ces lan- 
gues, si elles n'étaient que les restes déformés ou corrompus 
du latin, qui ne les connut jamais? 

Mais les écrivains à qui l'on doit rinvention,la propagation 
et la durée de la théorie de l'origine latine n'ont regardé 
qu'aux mots. Les mots du gaulois ressemblant à ceux du la- 
tin, ils ont trouvé simple de penser que Rome apporta dans 
les Gaules toute sa langue, que cette langue remplaça entiè- 
rement celle qu'on y parlait, et que, dégénérant ensuite, se 
modiflant ou s' altérant par l'usage, elle enfanta successive- 
ment la langue qu'ils appelèrent romane, les patois et le 
français. 

Peut-être n'aura-t-on jamais de preuves positives du con- 
traire, tant il est vrai que des données artificielle? peuvent 
être plus facilement étayées, parfois, que la réalité. Il est 
bien permis de remarquer, cependant, que de parvenir à rem- 
placer ainsi une langue par une autre n'est jamais arrivé à 
aucun peuple conquérant, même d'une façon approximative- 
Bien plus, cela n'aurait eu lieu qu'en Gaule, entre les pays 
sur lesquels la domination romaine s'est étendue; car tous ont 
conservé leur langue, voire les habitants du Latium hors de 
Rome. Le gouvernement delà monarchie française, singuliè- 



— 10 — 

rement effectif entre tous, qui était dans son propre pays et 
né de ce pays, qui a eu pour lui l'Église, ses monastères, 
ses légions de religieux disséminés partout et mêlés à tous 
les détails de l'existence du peuple, n'a pas pu parvenir, dans 
un délai double, à apprendre le français à la grande moitié de 
ses nationaux; malgré les écoles, malgré les rapports jour- 
naliers, ils ont conservé leur langue originelle, leurs anciens 
dialectes, au point de les faire parler parles lettrés eux-mêmes. 
Néanmoins, on n'a pas fait doute que les Romains, eux, aient 
facilement réussi, comme on dit encore tous les jours qu'eux 
seuls nous ont fait une littérature, des centres d'étude, un art, 
tout ce qui constitue le développement intellectuel et moral 
d'une nation. 

Il y a une dizaine d'années, j'eus l'occasion d'entendre con- 
tredire cette théorie si universellement reçue, après l'avoir 
suivie comme à peu près tout le monde. C'était par quelqu'un 
qui l'a récemment attaquée de fond en comble, dans un livre 
qu'il a cherché à remplir de preuves*. J'y trouvai, je mêle rap- 
pelle, une satisfaction vive. Dès le début de la Société des lan- 
gues romanesy M. Boucherie n'a pas redouté de montrer ses 
préférences pour une idée dont la justesse paraît si naturelle*. 
Si l'on parvient à démontrer cette idée de l'origine gauloise, 
à lui refaire ses preuves scientifiques, on ne pourra pas assez 
s'étonner, un jour, qu'il y en ait eu une autre. On se deman- 
dera comment il ne fut pas reconnu à l'envi, dès la Renais- 
sance, et admis depuis comme une tradition patriotique, qu'il 
a existé bien avant l'empire romain, pendant cet empire et 
après, un ensemble de population, dont le siège principal était 
dans les Gaules, qui était doué d'inclinations et d'aptitudes 
pareilles, qui a eu les mêmes manières de comprendre la 
vie et de la mener, qui a senti et exprimé de même, faisant 
usage d'une langue très-cultivée, très-complète et com- 
mune à toutes ses parties, sous des différences multiples 
de dialectes ou de parlers, comme elle fit usage des mêmes 
manières de s'établir, de se grouper, de bâtir ses demeures 



' Histoire des origines de la langue française, par M. Granier de 
Cassagnac, l vol. in-8». Paris, Firmin Didot, 1872. 
» Séance du 17 avril 1869. 



— 11 — 

et ses édifices publics, de faire ses ustensiles, d'employer ses 
matériaux. 

Que l'on regarde un village de l'Auvergne et un village du 
Languedoc ou de la Gascogne, de la Provence ou de l'Italie : 
là et là c'est le même aspect; il semble que l'on soit au même 
pays *. Et c'est le même langage, avec la même grammaire, 
la même syntaxe, avec les mêmes termes, le même génie d'ex- 
pression. Les divergences ne se marquent que par des détails, 
comme on les trouve dans la physionomie ou l'allure chez 
des hommes de même sang; elles font mieux ressortir encore 
le type de la famille. J'écris ceci à la porte de Nice, de la 
Ligurie, du Piémont, au milieu d'ouvriers et de serviteurs de 
provenances diverses : hormis la prosodie de la prononcia- 
tion, sa musique, si l'on peut dire, je n'entends pas un mot qui 
ne soit celui de mon patois de la basse Auvergne ; et non les 
mots seulement, mais les idées, la forme qu'elles prennent, 
la manière ou l'occasion de les avoir et de les rendre. Et 
cette similitude se constate à des distances non moindres dans 
d'autres directions. Je me suis trouvé dans ce pays lorrain 
qui nous a été arraché ; les terminaisons ville et court des 
noms de lieux s'y côtoient, indiquant encore par leur tracé 
les anciens point de rencontre extrêmes des familles gauloise 
et franque, et l'on est frappé de si bien reconnaître dans le 
langage tout le fond de nos patois méridionaux sous un accent 
en partie germanisé parles contacts. 

L'histoire tient pour établi que, cinq siècles et demi avant 
notre ère, lorsque Rome n'en comptait encore qu'un et demi, 
il y eut deux grandes invasions gauloises : l'une au versant 
nord des Alpes, sur le Danube, l'autre à leur versant sud, le 
long du Pô. On représente ces émigrations comme des flots 
puissants, et l'on a expliqué en partie par elles l'idenlité 
de la langue sur leur parcours. La précision des historiens la- 
tins ne permet pas de révoquer en doute le fait en lui-même 



« Mâmes toitures plates à tuiles rondes, mômes escaliers extérieurs 
en terrastes, en estres couvertes, et mômes façades invariablement 
tournées au Midi ; môme mode d'agglomération en masse serrée, mômes 
outils, mômes formes des vases et des objets usuels ; môme apparence en 
tout et aussi mômes sentiments, mômes préjugés, môme idée et môme 
expression des choses. 



-> 12 — 

de ces expéditions, dont les conducteurs sont appelés Sigo- 
vèse etBelIovèse; mais je ne crois pas qu'il faille en tirer 
tant de conséquences. Sans rechercher si les entreprises at- 
tribuées à ces chefs, de noms très-certainement altérés, ne 
cachent pas une légende, un ensemble d'événements mal 
connus, des faits complexes et multipliés qui ont embrassé 
des années, il faut bien limiter suivant la nature des choses 
les suites que ces'expéditions purent avoir. 

D'autres invasions, plus considérables, se sont opérées dans 
le monde sans parvenir à changer ni les peuples ni leur 
langue ; si celles-ci avaient pu le faire, c'est qu'aucune po- 
pulation, ou à peu près, ne préexistait dans les contrées où 
elles se produisirent en l'an 154 de Rome, c'est que ces inva- 
sions y importèrent les habitants. L'usage de la même langue 
irait dès lors de soi. Mais s'il en fut ainsi, il y a nécessité de 
supposer une longue persistance de ces invasions, leur ali- 
mentation régulière, continuée, capable de noyer sous elle ou 
de détruire les indigènes, s'il s'en trouvait, et, en se renouve- 
lant longtemps, de créer la vie sociale complète, développée, 
puissante, que suppose leur langue ; car cette langue gauloise 
qu'on y entend y est toute entière avec tous ses raffinements, 
toute sa culture. A défaut de cela, c'est à tort que l'on contes- 
terait aux Romains d'avoir implanté dans la Gaule, par leurs 
armées et leurs administrations civiles seules, tout le voca- 
bulaire latin à la place de celui qui y existait. Ils auraient 
pu le faire aussi bien que les Gaulois de Sigovèse et de Bello- 
vèse l'auraient fait pour leur langue là où ils sont allés. 

D'autre part, une telle importance supposée à l'invasion, 
une telle puissance de s'entretenir, impliqueraient la présence 
dans la Gaule, àsa date, d'une population nombreuse et dense, 
en état ou en nécessité de déverser hors de chez elle ses 
trop-pleins. Or ce sont là des conditions que procurent seu- 
les les époques avancées, les civilisations riches, et l'on n'a 
pas de raisons plausibles de croire à une situation pareille 
des Gaulois. A l'heure actuelle, suffirions-nous à une telle 
action? Nous avons asservi à la production, après les terres 
maigres et faciles, presque toutes les terres coûteuses et 
d'autant plus fertiles de notre sol, celles qui exigent la vie, 
les capitaux, l'industrie de générations successives ; la France 



— 13 — 

nourrit donc et tient dans la force autrement d'habitants qu'à 
Tépoquede Sigovèse et de Bellovèse; cependant elle n'en aurait 
pas assez pour accomplir ce que Ton prête aux compagnons 
du second de ces chefs seulement, à moins que l'on ne veuille 
dire que très-peu de monde était nécessaire, alors, pour opé- 
rer ces choses-là. 

Bellovèse et Sigovèse (s'ils ne sont pas tout uniment la 
personnification confuse, un peu mythologique, des gestes de 
nos ancêtres gaulois ou d'une longue suite de rapports en- 
tretenus avec leurs branches diverses), allèrent plutôt avec 
leurs bandes chez des populations de même race et de même 
langue qu'eux? Que ces envahisseurs se soient fait admettre 
ou qu'ils aient forcé l'entrée, ils trouvèrent certainement des 
auxiliaires déjà développés. Il y avait là des peuples portés 
aux mêmes aspirations qu'eux,par les mêmes aptitudes sociales 
et le même langage ; sans quoi ils auraient été bien vite usés 
par les résistances de la force des choses et par celles de la 
nature, sans parler de celles des hommes; et ce n'est pas sous 
leur influence, comme l'histoire le répète, que se seraient 
accomplies les entreprises par lesquelles l'action de la famille 
gauloise des Alpes, pour se borner à celle-là, fut portée si 
loin dans l'Orient. 

Pour revenir aux patois, il faut souhaiter de voir établir 
que, loin de descendre du latin, ils datent de la naissance des 
peuples que les Latins ont appelés Gaulois, et que dans leurs 
diversités ils constituaient la langue de ces peuples. Le rôle 
tenu dans l'histoire par les Latins de Rome a tellement fait 
perdre ou effacé les traces de ce qui existait avant eux, que 
noug avons pris pour leur œuvre propre toute la vie de l'Occi- 
dent. On aimerait à penser qu'ils n'ont été que des fils, un 
temps les plus robustes et les plus avancés, d'une grande fa- 
mille bien antérieure à eux, et qu'une illusion d'optique seule 
nous les montre comme ses pères. Ils ont eu d'une manière 
supérieure les inclinations et les aptitudes de cette famille, en 
qui le génie de la civilisation occidentale avait été déposé; ils 
les ont fécondées par leur innéité propre. Telle fut la vitalité 
de ce qu'ils firent, que le moule s'en est imposé et qu'une par- 
• de ce moule reste encore le creuset dans lequel s'élabore 
1 avenir. Mais, comme ces inclinations et ces aptitudes, la lan- 
gue de la famille a dû préexister, être le fond de la leur, au 



— 14 — 

rebours de ce que Ton entend dire. A cette vieille langue com- 
mune ils donnèrent une culture particulière, développée et 
à des égards différente, ayant eu des modèles auparavant in- 
connus; mais ils n'ont dû ni la créer ni la répandre, comme 
on le croit. Elle a duré à côté ou au-dessous de la leur, gar- 
dant son génie grammatical et ses formes, sa culture et ses 
lettres à elle, parlée dans ses types originaux par des popula- 
tions autrement nombreuses que la population latine. Elle a 
survécu au latin, bien plus, comme ont survécu aux Romains 
l'esprit, les goûts, l'innéité sociale qui distinguaient le peuple 
gaulois, et elle est devenue la langue maîtresse de l'Occident 
avec ces aînés, qui furent le peuple français, dans la nouvelle 
phase de leur vivace existence, et qui, ravivant, fécondant 
l'esprit de la race, bien plus puissamment que les cadets ne 
l'avaient pu, ont fait au monde sa vie moderne. 

Nous autres de France, d'Espagne, d'Italie et de quelques 
pays encore, on affectait beaucoup, en ces dernières années, 
de nous appeler les peuples latins. A la vérité, on voulait nous 
assigner par là le caractère et le rôle dépeuples antipathiques 
à la liberté morale, aux tendances et aux institutions qu'elle 
implique ; on nous vouait d'origine aux inclinations, aux for- 
mes, à la vie sociale, aux procédés continués ou imités de 
l'ancien Empire romain. Ce n'est là qu'une qualification de cir- 
constance, contraire au vrai des choses. Peuples gaulois, peu- 
ples celtiques, non des peuples latins ! Nous sommes tels par 
le sens intime et les aspirations, comme par l'origine. L'in- 
fluence latine nous a bien recouverts de son manteau ; mais 
notre existence, quand elle a été libre, s'est passée à en se- 
couer le poids; nos efforts, chaque fois qu'ils se produisent, 
sont, pour retrouver, en déchirant ce manteau, nos énergies 
natives et les rendre à leur cours. 



DES DIFFÉRENCES DANS LES PATOIS 
Y A-T-IL EU UN TYPE? 



L'Auvergne apporte son contingent à la multiplicité des 
patois, sans parler de deux grandes divisions, qu'il faut d'abord 
j faire, entre les patois de la haute Auvergne {Cantal) et ceux 
de la basse Auvergne {Puy- de- Dôme et la partie de la Haute-Loire 
qui n'a pas été le Velay). Les premiers sont empreints fortement 
des caractères du patois du Languedoc, et ils appartiennent 
à leur famille ; je ne m'en occuperai pas ici. Les patois de la 
basse Auvergne ont les caractères des parlers de l'est et du 
sud-est de la France, surtout de ceux du sud-est. 

Ce n'est pas en deux, en trois, en quatre groupes, que les 
patois de la basse Auvergne devraient être classés, mais pres- 
que en autant de groupes qu'il y a de villages, si la prononcia- 
tion des mots ou leur accentuation et certains tours, certaines 
manières de s'exprimer, suffisaient à former, dans les langues, 
des différences méritant d'avoir une place à part. Ces détails 
du langage sont dissemblables d'un lieu à l'autre, parfois entre 
les lieux les plus voisins, comme les costumes l'étaient il y a 
encore peu de temps. La ville de Clermont, par exemple, en 
présentait trois qui restent reconnaissables ; près deBrioude, 
ils ne sont pas les mêmes d'un côté de la route à l'autre ; la 
commune de Sainte-Eulalie, dans la haute Auvergne, voit 
les habitants de deux de ses villages, Fontenilles et lo Vial- 
lard, en avoir de parfaitement distincts. 

C'est un fait qui n'est pas nouveau dans les langues. Mais des 
divergences pareilles ne suffisent pas pour qu'on les élève au 
rang d'idiomes, moins encore de dialectes. Elles sont curieuses 
en soi ; la recherche de leurs causes originelles, ou celle des 
circonstances particulières qu'elles attestent dans les antécé- 



- 16 - 
dents, les goûts ou les vicissitudes des populations, ou bien 
dans leur génie propre, n'est certainement pas sans intérêt. 
Il y en aurait aussi à se demander pourquoi, à travers ces 
dissemblances, on retrouve souvent à de très-grandes distan- 
ces des similitudes frappantes; pourquoi, par exemple, le pa- 
tois du bas Limousin, en général, et celui des environs de 
Brioude, malgré l'intercalation du patois du Cantal tout au 
milieu, se rappellent Tun l'autre et ensemble rappellent ceux 
d'Embrun et de cette partie des Alpes, jusque dans la basse 
Provence, par-dessus les patois du Velay et de l'Avignonnais, 
qui offrent un type très-différent et très-accusé. Mais, quand 
il s'agit de reconnaître des idiomes distincts dans une langue 
qui a l'unité de grammaire et de syntaxe, il convient de ne 
s'arrêter qu'à des signes constants, c'est-à-dire à ce qui mo- 
difie d'une façon positive les conditions essentielles. 

Je ne craindrais pas de dire qu'en Auvergne, comme dans 
bien d'autres provinces de notre cher pays de Gaule, il n'y a 
qu'un dialecte, sous des accentuations, une prosodie, des tours 
assez marqués, quelquefois, pour changer en apparence le lan- 
gage. Il y existe en effet une identité presque complète des ra- 
dicaux, de la grammaire, de l'ordre des mots dans l'expression 
de ridée. Quand on rapproche les extrêmes, tels que des par- 
1ers aussi peu semblables, au premier abord, que ceux des 
montagnes du Cantal et ceux de Clermont ou de Riom, on 
peut croire à des différences absolues ; ces différences s'effa- 
cent si l'on suit les intermédiaires. Le cantalien, si original 
dans l'accent et dans l'expression qu'on le prendrait pour un 
type, passe insensiblement, parles patois du Ces- Allier et des 
montagnes descendant vers Issoire, d'un côté, par ceux du 
Mont-Dore et des montagnes du Puy-de-Dôme, de l'autre, aux 
patois de la basse Limagne qui paraissent lui être le plus 
étrangers. 

Mais y a-t-il jamais eu un type? Ce n'est pas probable. Les 
dissemblances d'à présent sont plutôt celles qui ont existé 
de tout temps. Quand on voit avec quelle ténacité elles se 
maintiennent encore aujourd'hui et s'excluent respective- 
ment malgré les rapports quotidiens; comment, juxtaposées 
souvent dans les familles, chaque membre garde celles de son 
lieu d'origine, celles qu'il a apprises enfant, il y a des raisons 



- 17 — 

de penser qu'elles figurent pour nous, avec les différences de 
l'ancien langage, les facultés ou les goûts d'expression et de 
prosodie qui distinguaient autrefois les populations de même 
dialecte. Il ne faut donc guère s'enquérir si le parler de 
telle ou telle localité offre plus de pureté que les autres; le 
vrai dialecte est dans tous sans résider particulièrement dans 
aucun. Seulement, il importe de ne chercher les règles qu'hors 
des lieux où l'altération a eu d'inévitables moyens de se pro- 
duire et d'être active, comme autour des grandes villes et dans 
leur sein. Les patois n'offrent leur accentuation originaire, leur 
vocabulaire et leur tour d'autrefois, qu'à une suffisante dis- 
tance des points où l'usage de la langue cultivée, en s'impo- 
sant de plus en plus, les a forcément abâtardis par les imita- 
tions, et aussi à distance des occupations et des idées qui sont 
le produit de la vie moderne. 



î 



'^iJ" LES PARLER8 DE LA BASSE AUVERGNE 

A mon sens, il ne convient pas de diviser en plus de trois 
parlers distincts les patois de la basse Auvergne. Les carac- 
tères qui autorisent à reconnaître quelque chose comme des 
variations de grammaire, dans ces parlers, se bornent en eifet 
à trois groupes; et je me sers de ce terme de « parler» comme 
indiquant mieux qu'un autre le peu de distance qu'il y a de 
chaque groupe au voisin, dès lors de chacun au langage géné- 
ral. J'appelle des variations de grammaire l'usage habituel de 
certaines interversions de genre, de certaines formes d'ex- 
pression et de certaines terminaisons,usage n'ayant pas cessé 
de durer, de se reproduire et de rejeter absolument tout mé- 
lange ou toute confusion avec les usages différents. Le mot est 
plus fort que ce que j'ai en vue, mais je m'en sers pour mieux 
m'expliquer. Les autres divergences ne peuvent être consi- 
dérées que comme des accidents, des détails dont la multiplicité 
est très-grande, mais qui ne présentent pas des éléments de 
classification. 

Ces trois parlers se distribuent un peu d'après la configu- 
ration du pays. Le territoire de la basse Auvergne est formé 
par deux vallées principales, celles de l'Allier et de la Dore. La 
vallée de l'Allier offre deux parlers très-tranchés : — l'un est 
propre à la partie comprise entre Issoire et le Velay, en re- 
montant la rivière; on peut Tappelcr le parler du haut Allier 
ou le brivadois, du nom de l'arrondissement de Brioude, qu'il 
occupe tout entier ; — l'autre est en usage au nord d'Issoire, 
en descendant l'Allier jusqu'à la rencontre du Bourbonnais, et 
l'on peut l'appeler le parler du bas Allier ou limanien, quoi- 
que appartenant aussi aux montagnes élevées qui bordent la 
Limagne du côté de l'ouest; il se distingue, en effet, du précé- 
dent à peu près au lieu où la Limagne commence, et il y règne 



I 



— 19 



partout. La vallée de la Dore, au contraire, d'Ambert à Vichj, 
est occupée par un seul parler, ce qui donne toute raison de 
rappeler le dorien. 

Le Brivadois. — Le parler du haut Allier est caractérisé, 
avant tout, par l'absence habituelle du pronom entre le sub- 
stantif et le verbe, souvent même dans les personnes du verbe, 
tandis que dans le bas Allier on l'emploie toujours. Le briva- 
dois dit : oun tel vint » , et le limanien : « un tel il vint. » Le bri- 
vadois se reconnaît, en outre, à sa prononciation retenue, un 
peu sèche, où dominent Ta fermé, Fm, la diphthongue eidans les 
terminaisons, le ts et le dz, l'absence à peu près complète de 
Taccent circonflexe, l'usage du z comme lettre euphonique. 

Le LiîiANiEN. — A l'habitude du pronom entre le substantif 
et le verbe et dans les diverses personnes des temps du verbe, 
il ajoute, comme cachet distinctif, Vo et l'a toujours ouverts 
et longs, très-circonflexes ; l'usage des sons ou et ûî^*, de tch 
et dj; la recherche des consonnes mouillées et des hiatus. 

Le Dorien. — Le parler de la vallée de la Dore n'a pas de 
variations grammaticales notables, mais il se difi'érencie pro- 
fondément par l'accentuation. Si l'o du limanien s y retrouve 
généralement, Ta, et surtout Va long, circonflexe, en sont 
absents. Les pluriels féminins et les inflnitifs, sont en m ou aè 
fort ouverts et traînants. On devrait écrire ainsi, par exemple, 
dans ces trois parlers, les mots suivants: 

BRIVADOIS : LIMANIEN : DORIEN : 

Les heures, Uras, Ourâs, Ourai ou ouraè. 

Aller, Nùf anâ, Anâ, Anai ou anaè. 

Le dorien remplace aussi Ve ou le ei des deux autres par- 
lers par i, surtout au commencement des mots ; contraire- 
ment à ceux de ces parlers qui changent le g devant e et i, 
; et ch devant toutes les voyelles, en ts, dz, tch ou e//, il les ar- 
ticule à la française. Le tsch, très-habituel dans ceux-là, lui est 



I 



* La notation au correspond pour le son à la notation française aou^ 
«t non à la diphtbongu» au prononcée 6. 



— 20 — 

inconnu, et ille prononce qie ou ^2>. Enfin il possède seul une 
interjection, ou plutôtune sorte de particule explétive, qui est : 
de! employé comme le vieux dea ou da français, comme le dam 
de Paris, comme le oui ou lepuis des langages méridionaux. 

Ces distinctions faites, il j a lieu de constater encore que ces 
divers parlers se pénètrent les uns les autres, et que de proche 
en proche l'unité se fait entre eux. Modifié par des sons plus 
pleins dans les voyelles, plus vigoureux en général et par une 
prononciation plus rapide, le brivadois s'étend d'une part dans 
le Velay, de l'autre dans une partie du Cantal, au Mont-Dore, 
et va de là former les parlers des environs de Tulle et du bas 
Limousin, tandis qu'à l'est, en exagérant la sécheresse propre 
de ses sons, il passe peu à peu au dorien par la chaîne des 
Bitous, qui sépare les vallées de l'Allier et delà Dore. Le li- 
manien vient se confondre avec le brivadois dans les monta- 
gnes de l'ouest, aux environs de Rochefort et du Pont-des- 
Eaux. Le dorien, qui a son centre dans le pays de Thiers, 
Cunlhat, Courpierre, Lezoux, passe, au moyen de changements 
locaux, aux patois des départements de la Loire et de l'Allier; 
ilvarejoindreainsi les patois de l'ancienne langue d'oil, comme 
le brivadois et le limanien les rejoignent ensemble par la 
Marche, et comme, par le sud, par le Cantal et le Velay, ils se 
marient à ceux de Languedoc et de Provence. 

Ce qui a été dit plus haut de la question de savoir lequel de 
ces parlers serait le plus pur, le plus près de l'ancien langage 
arverne, reçoit ainsi la confirmation des faits ; aucun ne l'est 
plus qu'un autre. Mais le limanien me paraît l'être moins que 
le brivadois. Le cercle dont j'ai parlé, qui faisait de la littéra- 
ture patoise aux derniers siècles, se servait du parler lima- 
nien et le considérait comme le type. C'était une exagération 
peu justifiable^de toute manière ; car, indépendamment de cette 
fusion bien visible des divers parlers entre eux, celui-là a un 
défaut remarquable d'harmonie, malgré ses sons plus ouverts 
etplus longs. Lourd, traînant, prononcé trop souvent à pleine 
bouche, il ressemble à une altération du français par imitation 
maladroite et antimusicale. 

Si l'accentuation, qui est la prosodie de chaque langue, con- 
stitue un signe de race, la race appartient au patois de la 
haute Auvergne; dans ce cas, le brivadois est le moins éloigné 
du parler d'autrefois, car il suffit d'ajouter peu de chose à sa 



.^■2i — 

prononciation pour le rendre identique au patois cantalien. 
L'emploi du k au lieu duc, des terminaisons iV ou eil à la place 
de celles en e fermé, la terminaison al à plus de mots, Tarti- 
culation des syllabes ai et et, au milieu des mots en aï, eï avec 
trémas bien marqués, Yj font passer tout à fait. Un autre carac- 
tère permet encore de tenir lebrivadois pour mieux conservé 
que le limanien : c*est le fréquent usage des diminutifs et des 
augmentatifs, qui est presque nul dans ce dernier et très-ha- 
bituel au contraire dans le cantalien, comme dans la plupart 
des patois rapprochés de l'ancienne langue du Midi. Il y a 
certainement un cachet de physionomie et de couleur originel- 
les dans ces procédés du langage. Ils ne se produisent que 
lorsque la langue a acquis de la culture, a pu être pliée à des 
besoins d'expression multipliés et raffinés. On dresserait une 
longue suite de ces modifications des mots dans le brivadois. Les 
augmentatifs s'y forment par l'addition des terminaisons ar ou 
asse: tsapei, chapeau; tsapelar, grand chapeau; te ni, chien; 
(chinasse, grand chien. Les diminutifs se marquent au moyen 
des terminaisons u, ou, una, ta, tou : fenna, femme ; fennou, 
fennuna, fenneta, petite femme; ^/"an^, enfant ; /aw^ow, petit en- 
fant; mo, main; menota, petite main; /janee, panier; panehm ou 
paneirou, petit panier; gordze, gorge ; gordzeta, gordzuna, etc. 
Chose à noter, les diminutifs en ou sont masculins, quoique le 
mot primitif soit féminin. 

CTest au brivadois que j'emprunterai mes exemples et les 
principes grammaticaux, le tenant pour le plus rapproché du 
type primitif entre les parlers delà basse Auvergne. 

A Tépoque où V Académie celtique mit en vogue l'étude des 
patois de la France, elle pensa que la traduction d'un même 
texte dans toutes les provinces donnerait d'excellents résul- 
tats comparatifs. Ce procédé a, entre autres inconvénients, 
celui de fausser le sentiment de l'expression propre à chaque 
patois, en prescrivant un peu au traducteur de rendre des 
mots, des tours, môme des idées qui manquent ou sont autres 
dans le patois qu'on lui demande. Cependant, voici comment 
chacun de nos parlers de la basse Auvergne écrirait les ver- 
sets de la parabole de « l'Enfant prodigue », que V Académie 
celtique donna comme terme de comparaison et dont son vo- 
lume contient une traduction en limanien et en patois du Ve- 
lay, mais non en dorien et en brivadois, 

t 



— 23 — 

On se rappelle le français : 

''a ;.'.^ 11 lui Gt celte réponse : «Voilà déjà tant d'années que je 
vous sers, et je ne vous ai jamais désobéi en rien de ce que vous 
m'avez commandé, et cependant vous ne m'avez jamais donné un 
chevreau pour me réjouir avec mes amis; mais aussitôt que votre 
autre fils, qui a mangé son bien — est revenu, vous avez tué pour 
lui le veau gras. » Alors le père lui dit : « Mon fils, vous êtes tou- 
jours avec moi, et tout ce que j'ai est à vous ; mais il fallait faire le 
festin et nous réjouir, parce que votre frère était mort et il est 
ressuscité ; il était perdu et il a été retrouvé. .. » 

Les différences vont porter, dans chaque parler, sur la ma- 
nière de rendre l'idée, en même temps que sur les divers autres 
détails de grammaire et de façon d'écrire qui ont été indi- 
qués. 

Brivadoîs. — a Diguet bei soun paire : Danspei tan 

d'annadas que vous serve et vous ai dzamai manqua, paraquo 
m'avès dzamai duna (ou beila) un tsabri par m'éjava bei maus 
amis ; ma ta liei que vost' autre garçu, que z'o mandza soun 
be. . . . z'ei riba, avès (ou z'avès) tiua par zei un vedei gras » 
Alors le païre li diguet : a Scautas, moun garçu ! se ou ses tud- 
zur bei ye, et tu cho que z'ai (ou tut aquo quez'ai)z'ei vostre ; 
ma tsauio be faire festa et Tesse countent quand vost* freire 
z'èra mort et z'o tourna viaure (ou o tourna); s'èra marri et 
Tant tourna frouba, . .» 

La traduction donne textuellement ceci : 

a 11 dit avec son père : « Depuis tant d'années que vous sers 

et vous ai jamais manqué, pour cela m'avez jamais donné un 
chevreau pour m'amuseravec mes amis ; mais sitôt que votre autre 

garçon, lequel a mangé son bien est arrivé, avez tué pour 

lui un veau gras. » Alors le père lui dit : « Écoutez, mon garçon I 
êtes toujours avec moi et tout cela que ai est vôtre , mais fallait bien 
faire fôte et être contents quand votre frère était mort et a retourné 
vivre; s'était perdu et l'ont retourné trouver. » 

Non-seulement la grammaire est altérée, mais l'idée ne peut 
pas se rendre comme dans le français. 



— 23 — 

Limanien}, — et..... lau respondé mei son payre : « Yz*o bian 
de tein que iau vous serve, tzamai iau ne vous ai daizobei, et 
pourtant tzamai vous ne m'avez donna souiamen ein tsabri 
par me deigala embei maus z'amis; et por votre garçon que 
z'o mautzo ton sou bé.... vous avés tioua le vedé gras par le 
recèbre.» Son pajre li diguet : «Vous avés tourdzoueita embei 
iau, iau n'ei re que chatse votre*. Ma nou fouillo faire bouna 
tsar et nous eicarbilla', parce que votre frayra z'erot mono et 
iau z'ei rechucheto, iau z'erot pardiu et iau z'ei retourbo. » 

Le limanien, on le voit, reproduit à peu près textuellement 
le français, si ce n'est qu'il dit aussi : avec son père. Voici la 
traduction littérale : 

« Il répondit avec son père : «Y a beaucoup de temps que je 
▼eus sers, jamais je ne vous ai désobéi, et pourtant vous ne m'avez 
donné seulement un chevreau pour me régaler avec mes amis; et 

pour votre garçon qui a mangé tout son bien vous avez tué le 

veau gras pour le recevoir. »Son père lui dit: « Vous avez toujours 
été avec moi, je n*ai rien qui" soit vôtre (la négation manque par 
erreur); mais nous fallait faire bonne chair et nous réjouir, parce 
que votre frère était mort et il est i-essussité, il était perdu, et il 
est retrouvé. « 

Le traducteur de V Académie celtique a écrit à tort maus 
z'amis: le z euphonique n'est pas à sa place, parce que Y s de 
maus se liait suffisamment avec amis. Il s'est mépris aussi en 
écrivant il et je ou ïwoz par iau; je, moi, doivent s'écrire ouieu 
ou te, et il par iau. 

Dorien. — ....«Yfaguetquèlaripounso: «Vetl tant de 'nadas 
que Hou vous serve et ie ne vous ai jamoué manqua dien tout 
de ce que vous m'aves commanda, et cependant vous m'avez 
jamoué dona un boutchi par me redsozi bei mous amis ; ma 
auchetot que vou-t'-autre garçon qu'a mangea sonbe...i 
torno,avez tua par se le vede gras.» Alors le pouère j diguet: 
« Mon garçoa, vous se torjours embei me et tout ce que ie 

* J'ai respecté l'orthographe du recueil de l'Académie celtique, quoique 
inexacte. 

« Je crois qu'il faudrait : chatse pas votre. ... 

• Ce mot est limanien, mais c'est un mot trivial, lo rtfjoler de Paris, 
par exemple. 



— 24 - 

teigne i par te; ma quo fagot fouére fête et nous redsozi, parce 
que votre frère i mort e i ressussita, erot perdu et i torna 
trapa. » 

La traduction textuelle est celle-ci, quis*éloigne également 
bien peu du français : 

« A lui fit cette réponse (le pronom est supprimé) : « Voici 

tant d'années que je vous sers et je ne vous ai jamais manqué 
dans tout ce que vous m'avez commandé, et cependant vous 
m'avez jamais donné un chevreau pour me réjouir avec mes amis; 
mais aussitôt que votre autre garçon qui a mangé son bien est re- 
tourné, avez tué pour lui le veau gras. » Alors le père à lui dit* 
«Mon garçon, vous êtes toujours avec moi, et tout ce que je possède 
(je tiens) est pour vous {te, toi, ayant la signification de vous et de 
toi); mais cela fallait faire fête et nous réjouir parce que votre frère 
est mort et est ressussité, était perdu et est retourné attrapé. » 

On voit ici l'emploi dez au passé comme au présent du verbe 
être. Le traducteur à qui je me suis adressé et celui de VAca- 
demie celtique ont fait le verbe redsozi, mais il n'est pas dans 
l'usage général. 



PHONÉTIQUE 



.. , , jiueo 



A part les exceptions dont il vient d'être parlé, la grammaire 
et la syntaxe sont les mêmes dans toute T Auvergne. Je vnis 
en exposer les éléments, en prenant pour point de départ le 
français. Il faudrait agir peut-être à Tinverse si Ton voulait 
pester dans la vérité, du moins dans la vérité convenue ; mais^ 
le lecteur éclairé le fera de lui-même. 



1 . — Des Voyelles 

L*auvergnat a .toutes les voyelles de la langue française^ 
mais il les modifie par la prononciation. 

Voyelle A. — Ua joue à peu près le rôle de la voyelle e du 
français. Comme celle-ci, il est ou muet, ou fermé, ou ouvert.. 

A muet est d'un emploi très-fréquent. Il termine au singu- 
lier la plupart des mots français en é fermé, — le singulier 
féminin de ceux qui en français ont e muet dans le même cas,. 
— la troisième personne de l'indicatif présent dans tous les 
verbes de la première conjugaison, — le participe passé de ces 
mêmes verbes quand il s'accorde avec des noms finissant en a 
muet. U se place également dans beaucoup de mots qu'on ne 
saurait indiquer ici; il est la lettre, à vrai dire, caractéristique 
de ce dialecte, comme de ceux du sud-sud-est de la France , et- 
leur désinence féminine constante. On le prononce avec un 
son qui n'est ni e, ni a, ni o, à proprement parler, mais qui, le 
plus généralement, tient un peu de celui de ces trois lettres^ 
ou bien avec un son clair et bref assez semblable à celui que 
nous donnons aux finales at, en français. Je proposerais de 
Téorire a, sans aucun accent. 



— 26 — 

A fermé est Xa proprement dit, avec le son naturel que 
Ton donne à cette lettre en français. lia aussi beaucoup d'em- 
ploi, particulièrement dans tous les prétérits de la première 
conjugaison. Il serait bien de Técrire a, avec Faccent aigu. 

A ouvert, qui se prononce la bouche bien ouverte, comme 
ceux qui, dans le français, prennent l'accent circonflexe, se 
rencontre dans le plus grand nombre des pluriels féminins, 
— aux secondes personnes pluriel de Tindicatif présent, de l'im- 
parfait, du futur simple et dans celles qui en sont dérivées, — 
enfin dans le corps de beaucoup de mots. Il faudrait l'écrire à, 
avec l'accent grave ; mais, étant quelquefois très-fortement 
ouvert, dans certains pluriels, par exemple, et dans le corps 
de certains mots, je le marquerais par a, avec l'accent cir- 
conflexe. L'a du dialecte limanien, surtout, me semblerait 
devoir exiger ce signe. 

Voyelle E , — Les trois sortes d'e propres au langage 
français existent aussi dans l'auvergnat. E est muet, par 
exemple, dans «me, j'aime; dans/e, te^ freire[\e^ te, frère); il 
est fermé dans égeguâ (arranger), vé (il va), navé (tu allais), etc. 
Il est ouvert dans causègre ( poursuivre avec acharnement ), 
dans égeguère (j'arrangeai), et en général dans tous les pas- 
sés indéfinis, dans tous les présents subjonctifs des verbes, 
dans beaucoup de pluriels masculins. Comme pour distinguer 
les modifications de l'a, je proposerais d'indiquer celles de l'e 
au moyen du défaut d'accent, de l'accent aigu et de l'accent 
grave. 

Voyelle 1. — La voyelle i se reproduit dans un grand nombre 
de mots. Elle doit toujours être prononcée en appuyant for- 
tement. Elle termine l'infinitif et le participe passé des verbes 
de la deuxième conjugaison et beaucoup de noms qui, en 
français, se finissent en in ou im.'la fi (la fin), le chami ou tsam% 
(le chemin). .^(^ iim-hmAnm uh xuf.o ôb dtamo; 

Voyelle 0. — Cette voyelle garde le son qui lui est propre 
dans le français; mais elle a dû avoir aussi le son de ou, et l'on 
simplifierait avec avantage l'orthographe du patois en le luii 
attribuant par un signe, dans certains cas. Toutefois, elle est 
souvent prononcée très-ouverte et brièvement; alors il fau- 
drait la marquer d'un accent grave. Elle prend aussi, comme 



— 27 — 

dans rôbâ (voler), le son de o long; on devrait la distinguer 
alors par Taccent circonflexe. 

Uo peut être appelé la lettre propre du parler de la basse 
Limagne. Il j remplace dans une foule de mots Td, Yé et Ye 
des parlers voisins. 

Dans toute TAuvergne, o devant Yn perd le son naturel et 
devient ou : bou, bouna (bon, bonne), isarbou (charbon), etc.; 
mais cette règle s'applique seulement aux mots où on en 
français se change en ou dans le patois; car il y en a un grand 
nombre dans lesquels on devient u, comme rasu, prisu (raison, 
prison), etc. 

Voyelle U. — U conserve aussi la prononciation française . 
Associé à Tn, tantôt il fait un, tantôt oun, selon les parlers : 
tsasqiun ou tsasquioun ( chacun ). Cependant dans un, pronom, 
il fait an d'une manière générale . 

Voyelle Y, — Cette voyelle est peu usitée, mais elle existe. 
Peut-être faudrait-il l'employer à l'infinitif des verbes de la 
seconde conjugaison et à la fin des mots en i, pour mieux 
indiquer que sa prononciation doit être fortement marquée, 
comme s'il y avait un double t. Dans tous les cas, elle est 
indispensable pour le conditionnel présent des verbes de la 
seconde conjugaison, ainsi que pour celui des auxiliaires. 



2. — Des Associations de voyelles 

Les associations de voyelles ai, et, sont d'un usage conti- 
nuel. 

Aise rencontre dans la plupart des mots dont le radical 
contient la lettre a. 

Ei remplace presque partout, hormis dans les verbes, 
les terminaisons françaises en er ou ier, et se retrouve dans la 
composition d'une foule de mots. Certainement c'est une diph- 
thongue caractéristique des dialectes du Centre ot du Sud- 
Est, car elle existe avec le même usage dans le Piémont, la 
Provence, le bas Limousin, l'Auvergne. Dans les parlers de 
la haute Auvergne, elle est extrêmement usitée pour les ter- 
minaisons. 

Au s'emploie aussi très-souvent. Dans sa prononciation, il 



— 28 — 

réunit le son des trois lettres a, o, u [aou). Il termine un grand 
nombre de mots qui, dans le français, se finissent en al ou el, 
et Ton peut dire qu'il est la traduction de ces syllabea^ en 
quelque endroit du mot qu'on les trouve, o'i t il .Qfr^mrJ 

la, m, reviennent fréquemment, le patois mouillant les con- 
sonnes, dans beaucoup de cas; ainsi ^m, giu {eu]yaclapa, acliapa, 
(accroupi); renduj rendiu (rendu)^ 

Enfin les exemples mêmes qui seront cités dans ces élé- 
ments montrent bien des fois la diphtiiongue ou, 

. iim . \ Q c« ftio ■> , vv inijï ? ;> b *m ?; I o \ 

3. — Des Consonnes 

H est difficile de traiter des consonnes. Quoique la plupart 
se prononcent comme en français, il en est qui diffèrent. 
Comme la raison ou la règle de ces différences reste incon- 
nue, on ne sait si Ton doit voir dans ces changements de 
simples différences de prononciation, ou bien des consonnes 
particulières à la langue. 

L'embarras augmente quand on veut donner la clef de l'em- 
ploi de ces prononciations ou de ces lettres, ce qui a lieu pour 
un mot n'ajant point lieu pour un autre, malgré la situation 
identique qu'elles occupent. 

Consonnes associées: ch, dj, dz, tch, te*. — Cette irrégularité 
d'emploi autoriserait peut-être à classer comme particulières 
au patois de l'Auvergne les associations de consonnes dj, dz; 
ch, tch, iz, que l'on trouve si souvent à la place de c, g, ;, s 
français. Les exceptions que l'on rencontre ne suffiraient pas 
pour rendre vicieuse cette classification. Dans certains parlers, 
àLezouxet à Thiers, notamment, ces consonnes doubles sont 
remplacées par les lettres françaises qu'elles supplantent ail- 
leurs. On gagnerait en netteté, il me semble, à mettre à leur 
rang alphabétique ces associations de consonnes. La gram- 
maire française ne fait-elle pas de même pour r, k, q, lesquels, 
bien qu'ayant le même son dans beaucoup de cas, ne sont pas 
moins, dans son alphabet, trois lettres différentes? 



* Nous ne nous servons de ces associations de consonnes que pour 
figurer plus exactement les nuances de la prononciation. En fait, les poètes 
de l'Auvergne les ont rarement employées.'?'^'» > i^'^f u. • 



— 29 — 

Consonnes simples. — Il n'y a d*utilité à parler des con- 
sonnes qu'autant qu'elles diffèrent de celles du français. La 
première est c. 

C, devant /, se prononce souvent comme g. Ch remplace 
c et s dans les mots français où cette lettre précède i. 

D perd sa prononciation devant î, pour en prendre une qui 
varie entre celle du d et celle du g. Dj et dz prennent la place 
du ^ fort souvent et du/, partout où ces lettres se rencontrent 
en français : mandza (manger), djuga (jouer). 

ff aspiré est peu commun. On le trouve cependant dans 
hésarta (hasarder). 

Gy devant /, ne se prononce que très-faiblement et mouille 
17.' strangla (lia) (étrangler) . 

J est rarement employé avec le même son qu'en français ; 
il remplace le z placé, dans les mots français, entre deux 
voyelles dont la dernière est i, 

L, après les consonnes, est toujours mouillé. Le limanien 
prononce cette lettre en la faisant précéder du son faible du^. 
Ce serait une bonne orthographe que d'indiquer cela, en fai- 
sant suivre / par h, ainsi que l'usage l'a consacré dans beau- 
coup de noms propres, comme Manlhot, Paulhaguet, Cunlhat 
flio, lia). 

N entre deux voyelles se mouille souvent. On aurait dû peut- 
être l'indiquer au moyen d'un tilde, comme dans vefia (vigne). 
Les consonnes mouillées sont fréquentes dans le parler de la 
basse Auvergne. C'est un des plus saillants caractères de sa 
prononciation. A défaut du tilde, on devrait faire suivre par 
h les consonnes qui doivent être mouillées. Il faut à l'Auver- 
gnat une fort longue absence du pays ou beaucoup d'attention 
pour ne pas transporter dans le français sa manière d'arti- 
culer les syllabes rff, mi, H, fi, gi, ni. Le plus souvent même, 
cette prononciation mouillée résiste à toutes les influences et 
fait reconnaître an Auvergnat dans tous les pays. 

S, ss, ainsi que le son produit par les lettres ti dans les 
mots où se trouvent les associations de lettres tien, lieux, en 
français, se prononcent presque absolument ch . 

T, au commencement des mots, devant t et u, prend un peu 
le son de q, et réciproquement q le son de t. Un Auvergnat a 
quelque peine à ne pas prononcer un peu tillanee, en français, 
pour quittance. 



- 30 - 

Ts est d*un usage fréquent, soit en tant que lettre parti- 
culière au patois, comme dans ^5aMC?re (falloir), soit comme 
remplaçant le ch français: tsasqioun (chacun). Il y a pourtant 
quelques exceptions à la prononciation de ts pour ch; ainsi 
dans les, mots pecheire (pêcheur), méchant (méchant), machara 
(barbouillé, maculé), où il s'articule tout à fait comme en fran- 
çais . 

Terminons ces diverses indications sur les lettres de Tal- 
phabet par quelques observations complémentaires : 

Souvent Vr qui est avant les voyelles a été placé après par le 
français, ou vice versât et souvent aussi 17 final est devenu r. 
Notre patois dit raie pour rare; dans beaucoup de mots, au 
contraire, c'est l'r du patois qui est devenu / en français. 

Une grande partie des e du français, dans le corps des 
mots, a été changée en a, ce qui donne un peu la clef de la 
prononciation indécise que j'ai indiquée comme étant celle de 
l'a auvergnat: tsar (char), cher; tsabre, chèvre ; tsartsà, cher- 
cher ; bountà, bonté, etc. 0, devant les nasales, a faitoM; 
oumbra, ombre; dounque, donc. Dans la même place, a a fait 
t; din, dedin^ dans. 

La prosodie des mots, toutefois, le nombre de leurs syllabes, 
et conséquemment leur effet d'articulation, ont été très-géné- 
ralement maintenus ; c'est le latin qui a le plus allongé. Voici, 
par exemple, sawc/m, sarcler; empeità, empêcher; despùà, 
disputer ; creschi, croître ; fourment, froment ; erdi, orge ; 
enfounî, entonnoir; stulià, éteuillé ; /enna, femme, etc. Le 
latin, lui, a fait sarculus, impedire, disputare, crescere, fru- 
mentum, hordeum, infundibulum, stipula, femina, etc. 

4. — De rOrthographe 

Le patois d'Auvergne n'a pas eu assez de littérature écrite 
pour voir consacrer positivement son orthographe. Dès lors, 
il semble que Ton soit parfaitement maître de fixer cette ortho- 
graphe selon sa fantaisie. C'est, en général, ce qu'ont fait les 
personnes qui, soit dans le siècle dernier, soit récemment, se 
sont amusées à écrire en cette langue. Dans leurs vers, presque 
tous traduits ou inspirés des littératures cultivées, elles ont 
tantôt pris pour règle un principe, tantôt un autre. Le plus 
souvent, elles se sont arrêtées à une imitation de la prononcia- 



1 



— 31 — 

tion, comme à ce qui était le plus naturel pour Técrivain et le 
plus commode pour ceux qui lisent. 

On ne pourrait cependant donner d'orthographe arbitraire 
qu'à une langue entièrement neuve et isolée, sans radicaux 
comme sans dérivés. La plus convenable pour un idiome pa- 
reil serait, à coup sûr, celle qui se réglerait sur la pronon- 
ciation, bien que la prononciation complique beaucoup le lan- 
gage écrit, le change souvent et, au lieu de rendre faciles la 
lecture et Tintelligence des mots, les embarrasse au contraire. 
Encore serait-il désirable de trouver un terme moyen entre 
les longueurs du mot parlé et la simplicité nécessaire au mot 
écrit. 

Mais, quand il s'agit d'une langue à laquelle ses dérivés, au 
moins, donnent une source commune, quelque obscurité qui 
environne d'ailleurs cette source, il n'en saurait plus aller de 
même. L'orthographe y jouit bien d'une certaine liberté, mais 
ne saurait être arbitraire. Elle s'établit forcément d'après les 
principes admis par les idiomes placés dans des situations ana- 
logues et doit s'y accommoder avec soin. Pour avoir méconnu 
cette règle, des écrivains patois ont écrit et imprimé de ma- 
nière à faire une langue souvent méconnaissable, un jargon 
illisible, de choses remplies d'esprit qui seraient, sans cela, de 
très-heureux essais de littérature rustique. 

Trois principes dominent,cbacun dans une certaine mesure, 
l'orthographe des langues cultivées. Ces trois principes sont 
l'étymologie, la dérivation, la prononciation. Je proposerais de 
les employer, pour l'orthographe patoise, dans les limites où 
la grammaire française se sert d'eux, et de la même manière. 
Les règles de l'orthographe pourraient consister, il me sem- 
ble, à conserver les radicaux, pour que la filiation des mots 
soit aussi apparente que possible; à former les terminaisons de 
telle sorte que les dérivés puissent en découler naturellement 
par l'addition de désinences plus ou moins fines; enfin à rap-* 
prêcher le langage écrit du langage parlé, autant que le permet 
le respect des deux premières lois, dans tous les mots qui leur 
sont soumis, et autant que l'exige la simplicité du langage 
écrit, quant à ceux qui sont parfaitement originaux, qui n'ont 
pour ainsi dire ni tradition ni descendance. 

Évidemment ces principes risquent de recevoir des excep- 
tions nombreuses ; mais, tant qu'on le peut, il convient d'y ra- 



— 32 — 

mener les exceptions. On objecterait vainement que la ma- 
nière de prononcer les mots ne serait pas tout indiquée parla. 
L'orthographe, en effet, ne donne pas la prononciation ; la 
grammaire elle-même n'arrive qu'à en poser les modes, car 
l'enseigner est le fait de l'usage. Tout ce que l'on pourrait 
faire serait de placer entre parenthèse le mot écrit tel qu'on 
doit 1 articuler. 

Il y aurait donc lieu, par exemple, de conserver autant 
qu'on le pourrait l'orthographe des mots français et latins qui 
existent en patois; ces mots français et latins sont les dérivés 
des autres, ils témoignent de leur orthographe originelle. 
On devrait, en conséquence, se servir de 1'^ pour marquer 
les pluriels quand ils ne le sont pas par une désinence propre. 
La littérature romane l'a fait, c'est une tradition bonne à 
suivre ; quelles raisons donnerait-on pour écrire autrement 
qu'elle ceux de nos mots dont elle faisait usage? Même les 
bizarreries et quelques erreurs pourraient être maintenues, 
car il j a eu similitude de génie, et ce qui a amené un acci- 
dent dans cette langue cultivée a dû ou pu le produire dans 
les dialectes ou les parlers vulgaires. Je crois devoir indiquer 
aussi comme nécessaire l'emploi, dans les mêmes circonstan- 
ces et dans des cas analogues, des différents signes orthogra- 
phiques admis en français, tels que les accents, l'apostrophe, la 
cédille, le trait d'union, la parenthèse et le tréma. 

5. — De TElision et de la Contraction 

Les accidents d'élision et de contraction se produisent avec 
fréquence dans nos patois. Ils affectent les voyelles finales des 
mots et des syllabes entières de l'article ou du pronom. 

L'élision a lieu, pour la voyelle finale des mots, quand le 
suivant commence par une voyelle semblable; quand c'est une 
voyelle différente, elle arrive moins fréquemment. Il n'y a pas 
de règle bien générale. Dans des localités, on observe l'élision 
rigoureusement, tandis que dans d'autres on en tient peu de 
compte. L'usage seul donnerait à cet égard les notions exactes. 
Ainsi le défaut de liaison est plus fréquent dans le limanien 
que dans le brivadois, et il en est que le limanien ne tolère 
pas ; ressemblant à cet égard au brivadois, il les évite par 
le moyen de lettres euphoniques, qui sont z', /', f et q\ 



— 33 - 
6. — Lettres euphoniques 

Z" est toujours employé à ce titre devant le verbe avoir, mê- 
me quand ce verbe commence la phrase. — L se met entre des 
mots qu'une voyelle termine et commence. Pour dire : il faut 
être, le Brivadois dit : Uau Cesse. Il fait aussi quelques liaisons 
avec ( et ^;il dit : san Vesclôs (sans sabots), din q'un tsan (dans 
un champ). Mais ces lettres sont beaucoup moins employées 
que z et /; celles-ci semblent caractéristiques des dialectes du 
haut Allier. 

Quant aux liaisons des consonnes finales avec les voyelles 
initiales, elles ne sont pas d'un grand usage, si ce n'est pour 
des lettres dont le son se lie naturellement au mot suivant ; 
ainsi 1'/^ qui se lie habituellement, et aussi l's de l'article au 
pluriel. 



GRAMMAIRE 
.1 — De l'Article 

L'article est une partie essentielle du discours, en au- 
vergnat comme en français. Il se met devant le substantif ou 
devant les mots employés substantivement, et sert à distin 
guer les genres, les nombres, les relations de sujet et de 
régime. — Il perd souvent, par élision, sa voyelle finale, et, 
comme Tarticle français, est sujet à la contraction : d'ai^ pour 
de Vaus, etc . Il se décline ainsi : 

MASCULIN. FÉMININ. 

SiNG. — Le, lo, V la, V. 

Dei, de, deV (de le, de la) de la, de V. 

El a la OM veila et bei la, 

Plur. — Lei, los las. 

De los, de lais, dos, 

d'eis, d'els (de les) de las. 

Veileis ou vei los {y ersles) vei las ou bei las. 

Et bei leis ou bei leis (avec les). 

Voici des exemples de l'emploi de l'article: 

Le tsami de Lende mena ei tsan dei roc, à la vegna dam 
Bard, vei los pras naus, passa da raza leis scurias de la borie, 
e dona passadze bei leis vatzas de Piar pa na mandzà las 
erbasdelas couveiràs. — (Le chemin de Lempdes mène au champ 
du roc, à la vigne des Bard, aux prés hauts ( vers les prés ), 
passe contre les écuries du domaine, et donne passage aux 
vaches (avec les vaches) de Pierre pour aller manger les 
herbes des collines ( de les ). 

On remarquera que le régime indirect, soit singulier, soit 
pluriel, n'est point formé par l'article seul, mais par le se- 
cours aussi des deux prépositions vei et bei, qui signifient pro- 



I 



— 35 — 

prement vers et avec. Ainsi on ne dit pas: va à la vigne, 
parle à Pierre ; mais bien : va vers la vigne, parle avec 
Pierre : vé vei la vegna, parla bei Piarre. Ces deux régime s 
indirects ne s'emploient pas indifféremment. Un paysan ne 
dirait pas en patois : va avec la vigne, ou donne à manger 
VERS la vache ; mais vé vei la vegna, done manza bei la vatsa, 
n me paraît pouvoir être tenu comme règle que bei (avec) 
s'emploie pour les choses animées, tandis que vei (vers) n'est 
usité qu'à l'égard des choses inanimées. Le génie de la langue 
paraît avoir été, ici, de distinguer les objets avec lesquels on 
peut entrer en communication, de ceux dont on ne peut que 
s'approcher. 

2. — Du Substantif 

L'auvergnat admet deux genres : le masculin et le féminin ; 
il admet aussi deux nombres : le singulier et le pluriel. 

Genres et nombres sont indiqués, le plus ordinairement, par 
l'article et le pronom, souvent par une terminaison particu- 
lière. On peut dire que l'a muet est la terminaison de la plu- 
part des noms féminins. D'autres fois, comme en français, le 
féminin se forme du masculin par l'addition de e muet : en 
petiot (un petit), ena petiote (une petite). Il y a aussi des mots 
qui sont invariables, ceux terminés par u notamment ; mais 
encore en est-il de ceux-là qui font una au féminin. 

Le pluriel des noms féminins en a ou e muet se forme par 
la substitution de â très-ouvert et long à a muet. Il con- 
viendrait, je l'ai dit, de les écrire par s, pour conserver la 
tradition grammaticale que la langue romane a transmise au 
français et que le latin a consacrée ; mais le langage parlé y 
oblige, car il fait toujours sentir Ys. Les substantifs masculins 
en et au singulier ont leur pluriel en es ou èis ouvert. Quel- 
ques-uns, comme pastr e {herger)^ qui est masculin, font leur 
pluriel en eis : laus pastreis. D'autres fois, la prononciation 
seule indique la différence du nombre, en 8ul)stituant les 
lettres muettes ou fermées aux lettres ouvertes ; d'autres fois,' 
enfin, les noms sont invariables, et il y en a bon nombre. 

Le verbe patois, de même que le verbe français, s'emploie 
substantivement. Exemple : viaure (vivre), le viaure (ce qui est 



36 



nécessaire à la vie), laus viaures (les vivres); coueire (cuire), le 
coueire (la marmite), c'est-à-dire ce dans quoi Ton fait cuire. 



3. — De l'Adjectif 

L'adjectif s'accorde en genre et en nombre avec le sub- 
stantif et suit ses règles. Il j a, toutefois, des adjectifs de 
deux genres : ceux en ide, notamment, comme sulide (solide) ; 
ceux en ble ou pie, et généralement ceux qui se terminent au 
singulier parla voyelle e, ainsi que les adjectifs numéraux. 

On ne" saurait donner aucune règle absolue de la formation 
du féminin avec le masculin pour les adjectifs ; mais la ter- 
minaison en a muet pour le féminin est une des plus communes. 
Ainsi, grand, féminin granda ; entei (entier), féminin enteira; 
loun (long), féminin loundza ; bo et bou (bon), féminin bona ou 
bouna; mouva (mauvais), féminin mouvasa, etc. 

Le nombre de l'adjectif est aussi indiqué, au moins dans 
le discours, par la terminaison. Ainsi, ena grossa vatsa ( une 
grosse vache ) , au pluriel, de grossàs vatsàs; un grand dzardi 
(ungrand jardin ), de grandes dzardis. Du reste, les adjectifs 
autres que ceux de quantité ou de mesure sont rares dans la 
langue patoise. La culture n'j ayant pas compliqué l'idée, elle 
n'a qu'un petit nombre de qualificatifs. Mais les degrés de 
comparaison y existent ; ce sont : ta ou tan pour aussi, autant; 
pas ta (pas tant, pas autant) pour moins ; mei, moue en lima- 
nien, pour plus ; le et la mei, le et la piu, pour le plus. Le super- 
latif absolu, lui, est très-peu usité. Comme en français, ces 
différents termes de comparaison veulent que après eux. 

Mieux a aussi son équivalent dans le patois d'Auvergne ; 
c'est me/z'owr (meilleur), qui a l'emploi de meei^a^ en français. Met 
de (plus de) est usité aussi : mei de cent escus (plus de cent 
écus ). 

Adjectifs numéraux. — Fn ou ioun, daous, treis, quatre, 
chanq ouchinq, set, veion vuei, naou, deits, ounze,dudze, terdze, 
quatordze^ quienze, sedze^ derset, deizeuei, deisnaou, vient, sont 
nos noms de nombres cardinaux patois, et la numération se 
continue de la même manière que dans le français. 



— 37 - 

Ces adjectifs numéraux ont ceci de remarquable, que ioun 
et dau s'accordent en genre avec le substantif : ils font au fé- 
minin iMfifl, dua. A l'imitation du français, imitation récente 
peut-être, les nombres ordinaux se forment en ajoutant la 
terminaison ème aux nombres cardinaux ; toutefois, premier 
se dit pourmei, et second, segoun ou deugème. 

Adjectifs indéfinis.— Les adjectifs indéfinis sont : tsaque, 
tsasqioun (chaque, chacun) ; — paioun ( aucun ou personne ), — 
même (même ), que je crois moderne ; — tut (tout), — tutta, 
tuttas (tout, toutes), — tutteis (tous); - tau (tel, telle), qui est 
sans genre; quau (quel, quelle). - On dit aussi, pour quelle, 
quen ena (quelle une); — quauque, quauqua (quelque).— Plu- 
sieurs est devenu patois et se dit plujeurs, mais s'emploie 
peu et par imitation du français. 

4. — Des Pronoms 
PRONOMS PERSONNELS 

Première personne 
Singulier. Pluriel. 

Sujet. — le^ tau, je, moi. 
RÉGIME DIRECT. — Me, se, moi, Nus ou nous. 

se, 
RÉGIME INDIRECT. — Bei ye, bei Bei nus ou bei nous^ 
me, à moi. à nous. 

Exemples: Ye ou ame pas (je n'aime pas cela ). Me faras de 
mau (tu me feras du mal). Bailas quo bei ye ? ( vous me donnez 
cela?) 

Le pronom s'emploie rarement seul au pluriel ; l'auvergnat 
dit bien nous, mais plutôt nus autreis, n's autreis (nous autres) : 
bailas quo bei ns autreis (donnez-nous cela), plutôt que baila 
nus ou nous quo, et surtout que baila quo bei nous. 

Deuxième personne 
Singulier. Pluriel 

Sujet et régime direct. — Tiu, Vous. 

tCy tu toi . 
RÉGIME INDIRECT. — Te et bei tiu^ Bei vous et vous (avec vous). 
te, à toi (avec toi). 



— 38 — 

Exemples : Tiu, rC auras dje (toi, tu n'en auras pas). — Te fau 
mau? [je te fais mal?) — Vous fau pas tort {je ne vous fais 
pas tort ).~Çmo ne vous appartent pas ( cela ne vous appartient 
pas). — Parle pas bei vous (je ne vous parle pas). — Vole 
pas te faire tort (je ne veux pas te faire tort). — L'auver- 
gnat supprime le plus souvent les pronoms de la seconde 
personne au régime indirect ; il les remplace par le pronom 
ou adjectif possessif tien, mien. Dans le dernier exemple que 
je viens de citer, on dirait plus correctement : quo n'est pas 
tione, ou mionne, ou vostre, etc., etc. (cela n'est pas tien, mien, 
vôtre ), pour : cela n'est pas à toi, à moi, à vous, etc., etc. 

Troisième personne 

Singulier masculin. Pluriel. 

Sujet ET RÉGIME DIRECT. — Li.le, Les, laus, les, ils, eux. 

il, lui, le. 
RÉGIME INDIRECT. '^ Bei z'ei, li Bei z' laus, à eux. 

ou y^ à lui. 

Exemple : Ot parla par z'ei ( il a parlé pour lui). — BaylaAi- 
le ( donne-le-lui). — Le lup les ot mandza (le loup les a mangés). 
— Quo ne vai pas bei zUaus ( cela ne leur va pas ), bei z'ei ( ne 
LUI va pas ). Tzau H re dire (il ne faut lui rien dire ), ou liau 
re dire ( leur rien dire) . — Didzas-li ou didzas-y (dites-lui). — 
Li, employé ainsi, est des deux genres. 

Singulier féminin. Pluriel. 

Sujet et régime direct . — La, Las, z'ias, elias, elles. 

z'ia, yo, lia, elia^, elle. 

Régime indirect. — De z'ia, bei De z'ias, bei z'ias, d'elles, à 

z'ia, d'elle à elle. elles. 

Ainsi qu'en français, le, leis, la, las, pronoms, accompagnent 
toujours un verbe comme régime. Les pronoms me, te, se, 
s'écrivent et s'emploient comme en français. — En est égale- 
ment patois ; il s'emploie pour de lui, d'eux, d'elle, d'elles, 
concurremment avec de z'eiy de z'iaus, de z'ia, de z'ias, de la 



' Patois de Clermont, de Riom et des villages environnants. - {Poésie* 
patoises de Pastourel, etc). 



— 39 — 

même façon qu'en français. — Il s'emploie aussi pour ceci et 
cela: — N'en set pas la causa (je n'en suis pas la cause). — 
Comme en français, encore, le patois ajoute même au pro- 
nom personnel pour donner plus de force à l'expression : te 
même, z' et même (lui-même). 



ADJECTIFS ET PRONOMS POSSESSIFS 



I 







SINGULIER 




Masculin. 




Féminin . 


Moun, 






ma. 


Toun, 






ta. 


Soun, 






sa. 


Nostre, 


noste, 




nostra ou nos ta. 


Vostre, 


voste, 




vostra ou vosta 


Liour, 






liaus. 



PLURIEL 



Masculin. 




Féminin. 


Maus^ mets. 




mas. 


Taus, teis. 




tas. 


Saus, sets. 




sas. 


Nostreis ou nosteis. 


nostras, nostas 


Vostreis ou 


vosteis. 


vostras, vostas. 


Liours, 




liaus. 



Comme on va le voir, le pronom possessif patois a été formé 
de l'adjectif possessif, de la même manière que dans le 
français. 

SINGULIER 

Le, ou la mione. 

Le, ou la tionne. 

Le, ou la sionne (chonnej. 

Le, ou la nostre ou noste. 

Le, ou la vostre ou voste. 

Ley ou la liour. 



40 



PLURIEL 



Masculin. 
Laus mionnes. 
Laus tionnes. 
Laus sionnes. 
Etc., comme 
au 

singulier. 



Féminin. 
las mionnas. 
las tionnas. 

las sionnas (chonnas). 
las nosiras ou nostas. 
las vostras ou vostas, 
las liours. 



Mien, tien, ont un emploi fréquent dans lesparlers de l'Au- 
vergne, pour indiquer l'idée de propriété; on dit: quo dei 
mione, c'est-à-dire cela du mien, ou quo mione, cela mien. 

Grénéralement, le bas-auvergnat n'admet pas le pronom 
devant le verbe; il ne l'emploie guère que comme régime di- 
rect ou indirect. C'est là une de ses formes caractéristiques. 
L'usage qui se fait du pronom dans les parlers limanien et 
dorien ne saurait, à mon sens, infirmer cette règle, dont la 
généralité ne soufire point ou à peu près point d'exception 
dans la basse Auvergne et dans la haute, hors de ces parlers. 
L'emploi du pronom comme sujet du verbe, quand il y a lieu, 
tient peut-être à l'imitation du français, par suite du voisinage 
d'influences que les autres localités ne connaissent pas. L'éli- 
sion de la voyelle finale des pronoms est aussi une règle géné- 
rale. Comme dans la langue romane, bien plus, la voyelle in- 
térieure disparaît : ainsi, ri's, v's, représentent très-souvent 
nous, vous, particulièrement dans certains dialectes : n's endi 
( on nous a dit ). Élidé ou contracté ainsi, le pronom devient, 
dans la prononciation, fixé au mot qui le précède ou à celui 
qui le suit, selon que le premier se termine ou que le second 
commence par une voyelle. 



Pronoms démonstratifs. — Ce, quo, quo-d'ati, qucnTacei, 
quo-d'alei {ce, ceci, cela);— ^u^, qué-d'ati, qué-cTacei (celui^ 
celui-ci, celui-là ); — qelau-d'ati, (Jtacei (celle, celle-ci, celle-là ); 
— quelaus, quelas-d'ati — d'acei — d'alei (ceux, celles, ceux-ci, 
ceux-là, celles-ci, celles-là) : voilà les pronoms démonstratifs. 

Quand ce pronom est employé comme adjectif démonstra- 
tif, il se dit que ou aqué ( ce ), quéla ou aquèla ( cette), quelaus, 
quelas (ces). 



— 41 — 

Pronoms relatifs. — Que, qu, que z\ devant les voyelles 
^qui, que], sont les pronoms relatifs : Le mounde que mandzount 
liour be sabount pas ce que faut (les personnes qui mangent leur 
bien ne savent pas ce qu'elles font ). Le mounde que z'ame (les 
personnes que j'aime ) ; le tsamp quant tsata laus vegeis (le 
champ qu'ont acheté les voisins ). ^ ^ 

Pronoms indéfinis. — Quau ( quoi ), peu usité ; qioun, qiuna 
( lequel, laquelle) ; qiunaus, qiunas (lesquels, lesquelles, quel- 
ques-uns, quelques-unes). 

Dont s'emploie aussi, quoique peu fréquemment, avec le 
même sens qu'en français. — On est inusité ; à sa place l'au- 
vergnat dit: le mounde (les personnes, le monde ), ou bien il 
se sert du verbe à la troisième personne du pluriel : disount 
( ils disent) pour on dit; le mounde est alors sous-entendu. Il y 
a des localités où l'emploi de se pour on est usuel ; exemple : 
se disount, on dit ; ici encore le mounde est sous- entendu. Dans 
certains cas, cependant, on se traduit par an, précédé de l'eu- 
phonique /'; exemple: quand Tan z'ai maridada (quand on est 
mariée). 

Tsasqioun ( chacun ),~ quauqioun ( quelqu'un ) ; — laus autreis 
(les autres); — ioun l'autre (l'un, l'autre) ;^paioun (personne), 
sont les autres pronoms indéfinis. 

5. — Du Verbe 

Puisées à des sources communes, formées d'éléments iden- 
tiques et soumises à des vicissitudes semblables dans lesquel- 
les le degré seulement a différé, les grammaires auvergnate et 
française présentent les mêmes règles générales relatives au 
verbe, à son sujet, à ses régimes et àses modifications de nom- 
bres, de personnes, de modes, de temps. La descendance du pa- 
tois ou, mieux, du celtique au français, reçoit ici sadémonstra- 
tionla plus forte, puisque leverbe est Tessence de toute langue. 

» Comme le français, le patois d'Auvergne n'a qu'un seul verbe 
substantif, à savoir le verbe être : esse ou estre. Comme lui aussi, 
Il reconnaît cinq sortes de verbes adjectifs : 1* le verbe actif: 
'^scrise (j'écris), mandze (je mange); 2* le verbe passif, ou 



— 42 — 

du moins conjugé passivement avec Pauxiliaire : esse ou estre 
ama ( être aimé ) ; 3° le verbe neutre : langui, landi ( languir); 
na, aller; 4° le verbe pronominal : se suveni (se souvenir), se 
nanà on s' ennanà (s'en aller), se pensa (penser), se soundzà 
( songer ) ; 5* le verbe impersonnel : tsau, tsauiot ( il faut, il 
fallait); ;)/ezV, pleiguet {\\ ^\Q\xi, il plut); essaura (il sèche); 
échira ( il fait de la tourmente). 

Le verbe est ainsi semblable au verbe français. Il se con- 
jugue de même suivant cinq modes et dans huit temps, qui sont 
les modes et les temps du discours français ; et, sauf quelques 
exceptions que j'indiquerai, ceux-ci se forment et ceux-là ex- 
priment les modifications de l'action de la même manière que 
dans le verbe français. ~ Les auxiliaires estre ou esse (être), et 
ver ou aver ( avoir), y servent de même à la composition des 
temps. Il y a plus, les exigences de l'oreille française ont été 
celles de l'oreille auvergnate ; car, pas plus qu'en français, le 
patois ne dit: nCai troumpà, niai mourdiu (je m'ai trompé, je 
m'ai mordu ), mais bien me sai troumpa, me sai mourdiu (je me 
suis trompé, je me suis mordu), bien que, dans cette locution, 
le verbe esse soit pris pour le verbe ver, aver. 

Mais le patois est plus simple que le français quant au nom- 
bre de ses conjugaisons. IlTi'en compte que trois: 1° celle en a, 
répondant à la française eh er ; 2** celle en i, répondant à la 
française en ir ; 3° celle en re, qui correspond à la môme du 
français. Ce sont les verbes en oir qui font défaut ; la cause 
en est sans doute en ce que la plupart des mots ou verbesfran- 
çais en oir se terminent en patois par re ou hre. 

Il ne faudrait pas, néanmoins, induire de cette correspon- 
dance du patois au français un procédé constant de formation 
des verbes patois par les verbes français, en changeant par a 
la voyelle finale er,par i celle des verbes en i>, et celle des ver- 
bes en oir par re, bre ou dre. Ce mode de formation reçoit des 
exceptions trop nombreuses pour être pris comme règle abso- 
lue; de telle sorte que beaucoup de verbes de la seconde con- 
jugaison, par exemple, comme ouvrir (ôarfà), couvrir (catà), 
se trouvent, en patois, transportés à la première. 

De même que le français, enfin, le patois d'Auvergne a, dans 
chacune de ses conjugaisons, des verbes réguliers, irréguliers 
et défectifs. 






— 43 — 



Conjagaison des auxiliaires 



Les deux auxiliaires auvergnats ont le même usage que les 
deux auxiliaires français. Ils servent à se conjuguer eux- 
mêmes et à conjuguer les temps composés des autres verbes*. 
Toutefois, dans le français, avoh% seul, se conjugue lui-même; 
dans le patois, les deux verbes ont cette forme. Le patois dit : 
je suis été, je serai été, que je sois été, ce que le français repousse 
comme une très-vicieuse locution; toutefois il ne dit pas il 
est été, mais bien il a été: z'ai sta. 

Le verbe ayoïr, en patois, offre ceci de remarquable, qu'ex- 
cepté à l'impératif il se conjugue toujours précédé d'un z, 
jouant, comme dans les différentes autres circonstances de 
son emploi, le rôle de consonne euphonique ; si l'on voulait 
dire : moi, j'ai, on ne pourrait pas le rendre par ie, ai, mais 
par ie, z'ai. Ce verbe, à tous les temps hormis l'impératif, et à 
toutesles personnes, conserve cette liaison. On dit: j'ai acheté, 
z'ai tsata; j'ai eu ce champ dans le partage, z'aictU que tsanp 
DiBN lepartadze; pourvu que j'aie fini, ma que z'adze tsaba. 

Par suite de la même loi d'euphonie, l'infinitif du verbe esse 
prend toujours un /'. On ne dirait pas tsau esse (il faut être), 
mais bien tsau Cesse. 

Vbrbb Être 

IxFiNiTip. Esse ou estre (être). — Passé. Esse ou estre sta, 
(avoir été). — Participe présent. .S^an^ (inusité). — Parti- 
ciPB PASSÉ. Sta (été). 



Infinitif Z'èra, il ou elle était. 

Z'èran, nous étions. 
l'èrds, vous étiez. 



1. Présent 



S«<, je suis. Z'èrount, ils ou elles étaient. 
8ei, tues. 

8ei, il ou elle est. o d^..a ^aa\.,- 

«^ «««»-^«i«,^ 3. fasse aé/ini 

bon, nous soimnes. ' 

Ses, vous êtes. Seguère, je fus. 

Sount^ ils ou elles sont. Seguéré, tu fus. 

Seguèt. il ou elle fut. 

2. Imparfait Segu^an, nous fûmes. 

rère, j'étais Seguèrâs, vous fûtes. 

Z'éré, ta «tait, SeguèrourU, ils furent ou elles furent. 



44 — 




4. Passé indéfini 

Seista, je suis été, pour j'ai été. 
Sei sta, tu es, pour as été. 
Z'ei sta, il om elle a été. 
San sta, nous 

sommes été 
Ses sta, vous 

êtes été 
Sount sta^ ils 

sont été. 

5. Passé antérieur 

II n'y en a pas ; on le remplace par 
le conditionnel passé. 

6. Plus-que-parfait 
Z'ère sia, j'étais été pour j'avais été. 
Z'èré sta, tu étais — tu avais été. 
Tèra sta, il était — il avait été. 
Z'èran sfa,nous étions — nousavions 
Z'èrâs sta, vous étiez — vous aviez 
Z'èrount, ils étaient— ils avaient été 

7. Futur 

Serai, je serai. 
Seras, tu seras. 
Seroi,41oM elle sera. 
Seran, nous serons. 
Serès, vous serez. 
Serount, ils ou elles seront. 

8. Futur antérieur 

Serai sta, je serai été. — etc., 
comme au futur, en ajoutant le 
participe sta. 

CONDITIONNEL 

1. Présent 

Serio,* je serais. 
Serra, tu serais. 
Seriot, il ou elle serait. 
Serian, nous serions. 
Sérias, vous seriez. 
Seriount, ils ouelles seraient. 

* Prononcez la plupart du temps, 
tes du Midi, sei-ô se-ià, se-iot, etc. 



2. Passé 

Seriô sta, je serais été. 

Seriô, tu serais été, — etc., comme 
au conditionnel présent, en ajou- 
tant le passé sta; pron. seiô. 

IMPÉRATIF 

Satse, sois. 
Satsan, soyons. 
Satsas, soyez. 

SUBJONCTIF 

1. Présent ou futur 
Que satse, que je sois. 
Que satsé, que tu sois. 
Que satsa, qu'il ou qu'elle soit. 
Que satsan, que nous soyons. 
Que satsas, que vous soyez. 
Que satsount,q\i''ûs ou qu'elles soient. 

2. Imparfait 

Que seguâsse, que je fusse. 

Que seguèssé, que tu fusses. 

Que seguessa, qu'il ou qu'elle fût. 

Que segassion (pr. ss comme ch.), 
que nous fussions. 

Que segassïas (id . ), que vous fus- 
siez. 

Que seguèssount, qu'ils ou qu'elles 
fussent. 

3. Passé 

Que satse sta, que je sois, pour que 
j'aie été, etc., comme au sub- 
jonctif présent, en ajoutant le passé 
sta. 

4. Plus-que-parfait 

Que seguesse sta, que je fusse, pour 
que j'eusse été, etc., comme au 
subjonctif imparfait, en ajoutant 
le passé sta. 

comme dans presque tous les dialec- 



— 45 — 



Verbe Avoir 



Infinitif. Aver ou ver (avoir). — Passé. Aver' ou ver gu 
Hgiu). — Participe présent. Adzan\—F. passé. Gu {giu). 



INDICATIF 



1. Présent 



Z'oi, j'ai. 
Z'as, tu as. 
Tôt, il ou elle a. 

'aven, nous avons. 

^avès, vous avez. 

"ianix ils ont. 



2. Imparfait 

!ayo ou f^avio, j'avais 
îayas ou vias, tu avais. 
layotoxï viot, il ou elle avait. 
Tayani ou vian, nous avions. 
Tat/tb ou viâs, vous aviez. 
TayoufU ou viouni, ils ou elles 
avaient. 

3. Passé défini 

Zoyti^e J'eus. 
'Z*agiièré, tu eus. 
Z'oguet, il ou elle eut. 
Taguéran^ nous eûmes. 
Z'ogu^oj, vous eûtes. 
Taguèrouniy ils ou elles eurent. 

4. Passé indéfini 

Vaigu,ysA en. 

Z'as gu, tu as eu. 

Z'ot gu, il ou elle a eu, — etc., 

comme au présent, en ajoutant le 

passé $ru. 



5. Plus-que-parfait 

Z'aurià gu, j'avais eu, etc., comme 
à l'imparfait, en ajoutant le passé 
j7u; pron. z'au-iô gu. 

6. Futur 

Z'aurai, j'aurai. 
Z' auras, tu auras. 
TA'aurot, il ou elle aura. 
Z'auran, nous aurons. 
Z'aurès, vous aurez. 
Vaurount, ils ou elles auront. 

7. Futur antérieur 

Z'aurai gû, j'aurai eu, etc., comme 
au futur, en ajoutant 1g passé gu. 

CONDITIONNEL 



1. Présent 

Z'aurto', j'aurais. 
Z'aurias, tu aurais. 
Tauriot, il ou elle aurait. 
l'aurian, nous aurions . 
Z'aurias, vous auriez . 
Z'aurount ou z'auriount, ils ou 
elles auraient. 

2. />âws^ 

Z'auyo gu, etc., comme au condi- 
tionnel présent, en ajoutant le 
passé gu. 



* Le participe présent est à peu près inusité. 

* Prononces : ^au^, z^au4at, etc. 



~ 46 — 



IMPERATIF 

Adze, aie. 
Adzen, ayons. 
Àdzas, ayez. 

SUBJONCTIF 

1. Présent 

Que z'adze^, que j'aie. 
Que z'adzei, que tu aies. 
Que z'adza, qu'il ou qu'elle ait. 
Que z'adzan, que nous ayons . 
Que z'adzas, que vous ayez. 
Que z'adzount, qu'ils ou qu'elles 
aient . 

Imparfait 

Que z'aguèsse, que j'eusse. 
Que z'aguèssé, que tu eusses. 
Que 2'aguèssa, qu'il ou qu'elle eût. 



Que z'aguachan (m), que nous eus- 
sions. 

Que z'aguachas (ss), que vous eus- 
siez. 

Que z'aquêssaunt, qu'ils ou qu'elles 
eussent. 

Passé 
Que z'adze gu, que j'aie eu. 
Que z'adzei gu, que tu aies eu, 
etc.. comme au subjonctif pré- 
sent, en ajoutant le passé gu. 



Plus-qué-parfait 

Que z'aguèsse gu^ que j'eusse eu, 
etc., comme à l'imparfait du sub- 
jonctif, en ajoutant le passé gu. 



VERBES ACTIFS 



Tableau des trois conjugaisons régulières 



I. - 

INFINITIF 

^gfegfua», arranger. 

Passé 
Aver égegva, avoir arrangé 

PARTICIPE 

Présent 
Egeguant, arrangeant. 



Infinitif en a 

Passé 

Egegu, arrangé. 

indicatif 
Présent 
Egègue, j'arrange. 
Egègué, tu arranges. 
Egègua, il arrange. 
Egegan, nous arrangeons 
Egeguàs,vo\is, arrangez. 
Egègount, ils arrangent. 



* On supprime assez ordinairement l'euphonique z', pour dire qu'adze. 
qu'aguèsse, à ce temps et au suivant . 

* On doit prononcer un peu comme s'il y avait égigua, mais en donnant 
un son très-faible à l'i. Peut-être faudrait-il écrire éf/etâfa. L'e du com- 
mencement est souvent élidé dans la prononciation ; le Brivadois surtout 
dit volontiers tsau 'gega quo (il faut arranger cela ), 






— 47 - 



Imparfait 

Egeguave, j'arrangeais. 
Egeguavé, tu arrangeais. 
Egeguava, il arrangeait. 
Egeguavan, nous arrangions. 
Egeguavàs, vous arrangiez. 
Egegaavount , ils arrangeaient. 

Passé défini 

Egeguère, j'arrangeai. 
Egeguèré, tu arrangeas. 
Egeguet, il arrangea. 
Egequèran, nous arrangeâmes. 
Egeguèràs, vous arrangeâtes. 
EgeguèrourU, ils arrangèrent. 

Passé indéfini 

rai égegua, j'ai arrangé. 

Z'as égegua^ tu as arrangé, etc., 
comme au passé indéfini du 
verbe aver, en ajoutant le passé 



Futur 



Passé antérieur 

l'ai gu égegua, j'ai eu arrangé. 
Z'as gu égegua, tu as eu arrangé. 
Tôt gu égegua, etc., comme au 

passé indéfini de aver, suivi des 

passés gu et égegua. 



Egeguarai, j'arrangerai. 
Egeguaras, tu arrangeras. 
Egeguarot, il arrangera. 
Egeguaran, nous arrangerons. 
Egeguarès, vous arrangerez. 
Egeguarount, ils arrangeront. 

Futur antérieur 

Z'aurai égegua, j'aurai arrangé, 
l'auras égegua, — etc., comme r.u 

futur antérieur du verbe aver, en 

ajoutant le passé egeguà. 

CONDITIONNEL 

Présent 



Egegario*, j'arrangerais. 
Egegarias, tu arrangerais. 
Egegariot, il arrangerait. 
Egegarian, nous arrangerions. 
Egegarias, vous arrangeriez. 
Egegariount, ils arrangeraient. 

Passé * 



■\VA 



Zauioou rio ^fl'eg'uA, j'aurais arrangé 
Zauia ou ria égegua. —etc. , comme 
au conditionnel passé du verbe 
aver, en ajoutant le passé égegua. 



Autre passé antérieur 

IMPERATIF 

Naguère égegua, j'eus arrangé. 

Naguère égegua, etc., comme au Egèguè, arrange. 

pass'î antérieur du verbe aver, .^«/«gruan, arrangeons. 

en ajoutant le passé égegua. Egeguas, arrangez. 

Plus-que-parfait subjonctif 

rayo ou vio égegua, j'avais ar- 
rangé. Présent 

Z'aya ou via égegua, etc. , comme Qu'égègue, que j'arrange. 

au plus-que -parfait du verbe Çu'^(7^grM^, que tu arranges. 

at;er,en ajoutant le passé égegua. Qu'égéguat, qu'il arrange 



* Prononcez egega^, etc., comme dans les cas semblables 

* Le conditionnel passé j'eusse ne s'emploie guère. 



— 48 — 



Qù'égèguachan, que nous arrangions 
Qu-égèguachas , que vous arrangiez. 
Qu'égègount, qu'ils arrangent. 

Imparfait 

Quégeguèssé, que j'arrangeasse. 

Qu'égeguesé, que tu arrangeasses. 

Qu'égeguèssat, qu'il arrangeât. 

Qu'egeguachan {ss.\ que nous ar- 
rangeassions. 

QU'egegachàs iss), que vous arran- 
geassiez 

Qu'égeguessount, qu'ils arrangeas- 
sent. 



Passé 



Que z'adzeègeguà, que j'aie arrangé. 
Que z'adzé ègeguà, etc. 
Que z'adz' éguegà, etc., comme au 
subjon ctif présent û'aver, en ajou- 
tant égeguà. 



Plus-que-parfait 
égeguà, quej' 



eusse 



Que z'aguesse 

arrangé. 
Que z'aguesse égeguà, que tu eusse 

arrangé. 
Que z'aguessa égeguà.— etc.fComme 

au plus-que-parfait du subjonctif 

d'aver, en ajoutant égeguà. 



Infinitif en i 



INFINITIF 

Basti, bâtir. 

X Passé 
Aver hasti, avoir bâti. 

PARTICIPE 

Présent 
Basttssant^ bâtissant. 

Passé 
Basti, bâti. 

INDICATIF 

Présent 

Bastisse, je bâtis. 
Bastissé, tu bâtis. 
Bastit, il bâtit. 
Bastissant, nous bâtissons. 
Bastissès, vous bâtissez. 
Bastissount, ils bâtissent. 



Imparfait 

Basticho, je bâtissais. 
Bastichas, tu bâtissais. 
Bastichot, il bâtissait. 
Bastichan, nous bâtissions. 
Bastichas, vous bâtissiez . 
Bastichount, ils bâtissaient. 

/^asse défini 
Bastiguère, je bâtis. 
Bastiguéré, tu bâtis. 
Bastiguet, il bâtit. 
Bastiguèran, nous bâtîmes. 
Basliguèràs, vous bâtîtes. 
Bïwfi^uèrount, ils bâtirent. 

Adosse indéfini 

Tai basti, j'ai bâti. 
Z'a* bûwt», — etc., passé indéfini 
de aver, suivi du passé botsti. 



♦ 11 y a des localités où certains verbes changent de conjugaison . 
Ainsi le verbe sentir. On dit, en o(Tet, tantôt serUy à l'infinitif, et sent 
au principe passé, alors il est de la seconde conjugaison ; tantôt sentre ou 
sentiu, alors il passe à la troisième. 



— 49 — 



Futur 

Baslirai, je bâtirai. 
hastiras, tubàliras. 
Baslirot, il bâtira. 
Bastiran^ nous bâtirons. 
Bastirount, ils bâtiront. 
Bassèirtt vous bâtirez. 

Futur antérieur 
Aurai basti, j'aurai bâii. 

CONDITIONNEL 

Présent 
Bastirio *, je bâtirais . 
Basiirias, tu bâtirais. 
Bastiriut, il bâtirait. 
Baslirian. nous bâtirions 
Basiirias, vous bâtiriez. 
Bdstiriount, ils bâtiraient. 

Passé * 
'L'auio ou rio basti. j'aurais bâti. 
Z'auiarias basti, etc., conditionnel 
passé de aver, suivi du passé basti. 

IMPÉRATIF 
islisse, bâtis, ou : qu'il bâtisse. 

Uaatissount . qu'ils bâtissent. 

Bastiêsans ou bastissas, bâtissons ou 
bâtisse . 



SUBJONCTIF 

Présent 

Que baslisse, que je bâtisse. 

Que haslissé, que tu bâtisses. 

Que batissa, qu'il bâtisse. 

Que bastichan, que nous bâtissions. 

Que baslichas, que vous bâtissiez. 

Que bastissount, qu'ils bâtissent. 

Imparfait 

Que bastiguèsse, que je bâtisse. 
Que bastiguèsse, que tu bâtisses. 
Que bastigw'ssa, qu'il bâlit. 
Que basliguachan, que nous bâtis- 
sions. 
Que bastiguachàs, que vous bâtissiez. 
Que bastiguessount, qu'ils bâtissent. 

Passé 
Que z'adzf. basti, que j'aie bâti. 
Que z'adzei basti, etc., subjonctif pré- 
sent d'aver, suivi du passé basti. 

Plus-que-parfait 
Que z'aguesse basti, que j'eusse bâli- 
Que z'aguesse basti, etc., plus-que- 
parfait subjonctif d'aver, en ajou- 
tant basti. 



INFINITIF 

Vendre, vendre. 

Passé 
Arer vendu (d/t*), avoir vendu 

P.VRTICIPE 

Présent 
Vendant, vcndanl. 

Passé 
Vendu (dtti), vendu. 
Vende, ^0 vends 



Infinitif en re 

INDICATIF 

Présent 
Vende, je vends. 



Vende, tu vends. 
Vend, il vend. 
Vendan, nous vendons. 
Vendes, vous vendez. 
Vendount, ils vendent. 

Imparfait 
Ven (/jo, je vendais, 
Vendias, lu vendais. 



'Prononcez encore batti^ô, etc. 

*Le conditionnel passé j'etusê ne s'emploie guère. 



50 - 



Vjndiot, il veadait. 
Vendian, nous vendions. 
Vendias, vous vendiez. 
Vendiount^ ils vendaient. 

Passé défini 

Vendeguère, je vendis. 
Vendeguèré, lu vendis. 
Vendeguet, il vendit. 
Vendeguèran, nous vendîmes. 
Vendeguèras, vous vendîtes. 
Vendeguèrount, ils vendirent. 

Passé indéfini 

Z'âivendiu, j'ai vendu- 
Z'as vendiu, etc.; passé indéfini de 
aver, suivi du passé vendiu. 

Passé antérieur 

Z'ai gu vendiu, j'ai eu vendu. 
Z'as gu vendiu, etc.; passé indéfini 

de aver, suivi des passés gu et 

vendiu . 

Autre passé antérieur 

Z'aguére vendiu, j'eus vendu. 

Z'aguèré vendiu, etc.; passé anté- 
rieur de aver, suivi du passé ven- 
diu. 

Plus-que-parfait 

Z'ayo vendiu, J'avais vendu. 

Z'ayas vendiu, etc.; plus-que-par- 
fait de aver, suivi du passé ven- 
diu. 

Futur 

Vendrai, je vendrai. 
Vendras, tu vendras. 
Vendrai, il vendra. 
Vendran, nous vendrons. 
Vendras, vous vendrez. 
Vendrount, ils vendronnt. 



Futur antérieur 

Z' aurai vendiu, j'aurai vendu. 

Z'auras vendiu, etc.; futur anté- 
rieur de aver, suivi du passé ven- 
diu. 

CONDITIONNEL 

Présent 

Vendrio, je vendrais. 
Vendrias, tu vendrais. 
Vendriot, il vendrait . 
Vendrian, nous vendrions. 
Vendrias, vous vendriez. 
Vendriount, ils vendraient. 

Passé 

Z'auio ou-rio vendiu, j'aurais vendu. 

Z'auia ou-ria vendiu, etc.; condi- 
tionnel passé de aver, suivi du passé 
vendiu. 

IMPÉRATIF 

Vende, vends. 
Vendan, vendons. 
Vendes ou vendas, vendez. 

SUBJONCTIF 

Présent 

Que vende, que je vende 

Que vende, que tu vendes. 

Que venda, qu'il vende. 

Que vendachan, que nous vendions . 

Quevendachas, que vous vendiez. 

Que vendount, qu'ils vendent. 

Imparfait 

Que vendeguésse, que je vendisse. 

Que vendeguessé, que tu vendisses. 

Que vendeguessa, qu'il vendît. 

Que vendegachan, que nous vendis- 
sions. 

Que vendegachas, que vous vendis- 
siez. 

Que vendeguessount, qu'ils vendis- 
sent. 



— 51 - 
Passé Plus-que-parfait 

Çatfzaiscvendm, que j'aie vendu. Que z'aguesse uendm, que j'eusse 

Que z'ckdzei vendiu, etc.; subjonctif vendu, 
présent d'aver, suivi du passé Que z'aguesse vendiu, etc.; plus- 
rendiu. que-parfait subjonctif d'aver, en 

ajoutant vendiu. 



Des Participes passés ^ 

La sjntaxe des participes passés est la même en auvergnat 
qu'en français, avec cette différence que certaines difficultés 
prévues par la grammaire française sont inconnues de ce 
patois; il n'emploie pas les tours de phrase ou elles se ren- 
contrent. 

6. — De la Négation 

Les négations s'emploient bien moins dans qu'en français ; 
ne et pas sont les seules qui existent, et l'une n'appelle ja- 
mais l'autre. Pas est celle des deux dont on se sertie plus ; on 
fait même usage de locutions négatives sans que ni l'une ni 
l'autre j figure. On dit : vole pas (je ne veux pas) ; la pleidz ém- 
pétset que se pourmenessount (la pluie empêcha qu'on se pro- 
menât). Après les comparatifs, cependant, on met ne :pai'l'au- 
trament que ne fait ( il parle autrement qu'il ne fait ( n'agit )). 

■il II 

7. — Des Gonj onctions 

A l'usage de la conjonction et le patois d'Auvergne joint 
celui de met, plus. La première lie les membres de phrase ou 
rapproche, d'ordinaire, les choses inanimées; met unit les cho- 
ses qui ont vie ; H ayot soitn peire met sa meire (il y avait son 

•re et sa mère). Cette règle n'est pourtant pas constante. 

Quand et ne lie pas deux membres de phrase, quand il se 
trouve entre deux noms, il prend souvent un son euphonique 
et se dit êza : li ayot Piar eza Dzaque ( il y avait Pierre ot 
Jacques). L'emploi de e/sous cette forme n'a guère de règles ; 
[habitude ou le sens musical de la langue dirigent à cet égard. 



— 52 — 

Mei{]^\us, davantage, encore) s'ajoute toujours à ni quand 
cette conjonction est employée : trabaillapas viste, ni mei bien, 
( il ne travaille pas vite ni davantage bien [ ni répété est peu 
usité] ). — Que, conjonction, a fous les usages du français. 

8. — Des Figures de syntaxe 

On comprend qu'une langue qui a eu aussi peu de littéra- 
ture et dont la construction est restée aussi simple que l'au- 
vergnat, ne saurait faire un grand usage des figures de syn- 
taxe. L'ellipse y est à peu près inconnue, aussi bien que la 
sjllepse. Seuls, le pléonasme et l'inversion s'y rencontrent; 
le pléonasme surtout, par lequel on cherche à donner plus de 
force au discours. Tel est surtout celui des pronoms : li ai 
parla bei zei même (je lui ai parlé à lui-même); da que quo me 
feit BEI lE? ( qu'est-ce que cela me fait à moi? ) Quant à l'in- 
version, on ne s'en sert pas plus que dans le langage ordinaire 
français. 

Des locutions qui existaient dans l'ancien français sont res- 
tées habituelle dans l'auvergnat ; ainsi, faire employé pour 
dire, et mettre pour supposer, ou pour les termes familiers val 
allez! On dit: faguet z'ei (fit-il) pour dit-il ou s'écria- t-il, et 
bouta ou boutas, première et deuxième personne du masculin 
ou du pluriel de bouta (mettre), pour val Bouten que quo satse 
vrai/ (admettons ( ou supposons) que ce soit vrai); /a^za om 
coum aquo, boutai (fais-le ainsi, va !) On se sert aussi fréquem- 
ment de dona ou douna (donner) pour frapper : dona ! dona l 
dona y ! (frappe, frappe, frappe-le) dans le sens vulgaire de: 
donne fort, donne-lui en bien! Une manière de dire très-courante 
consiste aussi à employer mas ( mais ) pour seulement, dans les 
phrases interrogatives qui expriment une idée de restriction, 
et de le placer à la fin de la phrase : ribas ( arribas ) mas^ veut 
dire vous arrivez seulement, pour vous ne faites que d'arriver. 
Les personnes des petites localités transportent souvent cette 
locution dans le français et la traduisent par vous arrivez que. 
Il y a des parties de l'Auvergne où c'est usuel. 



CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES 
SUR LA LITTÉRATURE PATOISE AUVERGNATE 



Le dialecte auvergnat n'a plus de mots pour dire poëte, 
musicien, peintre, art, artiste. S'il en a eu, depuis quel temps 
ne les emploie-t-il plus ? La réponse serait difficile, mais l'ou- 
bli paraît remonter loin. On ne saurait dire que Tauvergnat 
ne possède point de littérature, ni que les populations de 
cette langue n'aient pas eu un art à elles. Toutefois elles ont, 
en général, cultivé peu l'une et l'autre, et probablement leur 
littérature a été plus parlée qu'écrite. 

Je serais porté à croire qu'en Auvergne, plus que dans 
d'autres provinces, le nombre des gens cultivés fut petit. Les 
cours de ses seigneurs ne paraissent pas avoir connu le luxe 
avant une époque relativement moderne; la littérature, con- 
séquemment, et les arts ne devaient s'y montrer que par ex- 
ception. 

L'Auvergne a produit cependant ses troubadours, qui n'ont 
pas été les moins prisés. Quelques-uns chantèrent en Provence 
ou en Aragon, autour de seigneurs puissants ou des princes; 
mais plusieurs écrivirent dans leur province et n'ont pas moins 
laissé un nom. C'est une preuve certaine que la langue était 
apprise et travaillée, quelque surface considérable qu'eussent 
d'ailleurs lesparlers vulgaires. 

Le patois que la tradition a maintenu, et que nous voyons 
aujourd'hui se perdre, n'est autre chose que ce qui a subsisté 
de ces parlers lorsque les écoles et la culture ont été éteintes. 
Qu'est-ce que c'était que la langue cultivée, et où en trouver 
la littérature. Il faut se poser cette question, en présence des 

PiAA^^ qui ont été répandues sur la langue dite a romane. » 
n nous a habitués, en effet, à l'idée qu'il y eut, entre les 
ennes et la mer, une langue particulière, faite de souve- 



— 54 — 

qu'on a nommé la « langue romane » , une sorte de langue ar- 1 
chéologique dont quelques grandes maisons gallo-romaines au- 
raient charmé leur existence, et à laquelle la décadence seule 
aurait donné ultérieurement un peu d'emploi. Tout est improba- 
ble en cette manière de voir. Il j aplusde vérité à dire que cette 
langue «romane» est la langue gauloise cultivée, littéraire, 
celle des écoles et des livres. La mesure dans laquelle il lui fut 
permis d'imposer ses principes, son goût, le choix des expres- 
sions et des tours, était moindre que celle dont jouit le français 
à cette heure ou qu'a eue le latin à Rome. Chaque province y a 
probablement fait entreries habitudes de son dialecte, comme 
chacune donnait inévitablement son intonation, son accent; 
mais l'ensemble restait, avait son enseignement à peu près uni- 
forme, ses lettres, dès lors, soumises aux mêmes règles généra- 
les. On voyait ce qui s'est vu pour toutes les langues: des gens 
instruits, cultivés, parlant et écrivant bien; d'autres qui l'é- 
taient moins et n'arrivaient qu'à la limite; puis le plus grand 
nombre qui ne savait que le langage ordinaire, le parlait d'in- 
stinct et ne l'écrivait pas ou bien peu. 11 s'est ajouté à cela, 
pendant l'époque gallo-romaine, la nécessité d'apprendre assez 
de latin pour remplir certaines charges publiques, ou d'avoir 
l'usage de la langue latine pour les choses de l'Eglise; les mé- 
langes et labâtartïise se sont, par suite, introduits vite quand 
la culture a diminué, après que le français a eu pris le pas. 

Les monuments littéraires ne peuvent donc pas manquer 
autant qu'il semblerait aux dialectes divers de l'ancien gau- 
lois. Celui de l'Auvergne a les siens, comme d'autres, dans 
les vers de ses troubadours, dans les actes publics, dans les 
terriers, dans les règles conventuelles, dans les prêches, 
dans bien d'autres pièces écrites ou chantées. La mine n'a pas 
été bien fouillée encore, et cependant les produits peuvent 
être montrés. 



LES TROUBADOURS 



Je ne ferai que nommer les troubadours dont les vers sont 
dans Rochegude et Rajnouard. Y sont-ils sous une ortho- 
graphe bien authentique ? On peut craindre que non, et peut- 
être des recherches critiques à cet égard offriraient-elles de 
rintérêt. Pierre Roziers, Gaucelme Fayditje Moine de Mon- 
taudon, furent les errants. Ils ont écrit en dialectes langue- 
dociens et gascons. Parmi les autres, Pierre d'Auvergne, le 
Dauphin d'Auvergne , TEvêque de Clermont , Pejrols , Guil- 
laume de Saint-Didier, Austau Dorlhac (d'Orlhac?), DonaCas- 
tellosa, Clara d'Anduze ou Clarande d'Uza, ont beaucoup com- 
posé, la plupart sans quitter leur pajs. 

Pierre d'Auvergne fit de charmantes poésies légères, en 
même temps des chants fougueux pour pousser aux croisades, 
et aussi des satires mordantes . Le Dauphin et l'Evêque ont eu 
ensemble d'ardentes polémiques rimées.Le Dauphin garda 
près de lui et entretint longtemps Peyrols, pauvre noble au- 
vergnat sans argent, mais qui faisait des vers camoureux 
pleins de douceur pour la baronne de Mercœur, propre sœur 
du Dauphin. Dona Castellosa versifiait aussi ses amours pour 
Arman de Bréon, avec un sentiment poétique qui touche en- 
core, mais qui n'égalait pas celui de la belle Claire d'Anduze, 
qui habita la haute Auvergne comme Austau Dorlhac, et moins 
encore avec la passion profonde dont fut animée cette femme 
troubadour pour son a bel ami» {belks amies). On raconte que 
ce «bel ami» ayant paru infidèle, elle le défia en combat sin- 
gulier, car elle chevauchait, maniait les armes, et, sous le 
masque d'un homme, elle perça de sa lance celui dont en 
réalité elle possédait tout le cœur. Dès ce jour, sa lyre n'ex- 
prima plus qu'amour, regrets et plaintes. 

Les vers de ces troubadours font reconnaître que, dans les 



— 56 — 
XIP et XIIP siècles, où ils les ont écrits, la langue qui a été 
appelée « romane », c'est-à-dire la langue littéraire dont les 
patois représentent à cette heure la langue parlée et plus ou 
moins vulgaire, florissait dans la France du Centre comme 
dans celle du Midi, mais que, dans une certaine mesure, cette 
langue littéraire se voyait pénétrer, malgré sa culture, parle 
dialecte de chaque pays. Les vers du Dauphin, du Moine de 
Moutaudon, de Castellosa, laissent sensiblement reconnaître 
Tauvergnat dans les tours et dans les mots. Il y a lieu de pen- 
ser que, dans les écrits moins littéraires, dans ce qui avait 
trait aux actes politiques, à F administration locale, aux choses 
courantes, il pénétrait bien davantage. On suivait bien à peu 
près Torthographe du « roman»; on gardait plus d'une ex- 
pression de la langue cultivée ; on empruntait aussi des ma- 
nières d'écrire à la langue latine; mais on a fait de tout cela, 
dans les documents de ce genre qui nous sont actuellement 
connus, une langue qui est du « roman «, sans doute, mais 
qui ressemble peu à la langue des poëtes. 



LE8 DOCUMENTS PUBLICS 



L'un des plus anciens de ces documents, pour la basse 
Auvergne, est le serment prononcé en 1198 par Robert de la 
Tour, évêque de Clermont, sorte de charte portant transaction 
entre les habitants et lui. Cette pièce, qu'a donnée M. Gonod 
dans sa Notice sur la cathédrale de Clermont j fait voir très-posi- 
tivement les mélanges. 

m Eu Robertz, per la gratia de Deu, evesque de Clermont, pro- 
mete a bonafe a totz les homes et a totas las femnas de Clarmont, 
e a aquels que issont * a ora, o que isserant*, que eu no penrai ny 
farai penre lor cors, ni lor maysos, ni lor chausas, ni sufrirai que 
sia fait, se non era per homicidi, o per adulteri, o per murtre. Per 
que li personna de Tome et de la femna et sa chausa sont emma 
marce, dels layronas sera segount las bonnas costumas de Monl- 
ferrand. Se clams es fait d'ome ou de femna, dara nos fiansa o se- 
gortat avincnt si pot, ojurara que no pucha. E sobre las chausas 
que aura en la ciptat, ju garai Tome o la femna a bona fe. Si eu o 
li home de ma mayso avem propria querela contra alcii, si mai no 

vol donar segurtat, sobre las soas chausas Prometc 

lor que totas chausas que serant messas à Clermont per segurtat, 
en patz et en guerra, serant seguras de me et del meus, ni no las 
Bazirai ni penrai per uchaiso d'aquels que las i metra, ne per 
uchaiso d'aquel en cui poder seran messas; et qui las i aura messas 
las emporiara segurament quant se voira. lit ni eu ni altre no de- 
vem donar guidatge a notre escient, ni en la ciptat ni el bore, a 
negun home qui aiafait raubaria ni tort a home de Clarmont, si non 
era fait ab la voluntat de celui a cui auria fait lo tort. Promete 
fielment a totz loz ornes e à totas las femnas de Clarmont que 



• Pour I sont. 

• Pour • serant. 



- 58 - 

i sont à ora et que i serant que eu lor tenrai aquelas bonas cos- 
tumas que mei ancessor fagueront aïs lors ancessors; et si ne- 
gunas querelas en o mei ancessor 

si en quelas querelas o non a chaptal de terra o d'aver, proraete lor 
que totas aquestas chausas gardaraia bonafe, et lor o iure sobre 
sains evangelis et mos bailes que i es o a iurat,et altre, quant i sera 
jurara. Et il pardonon me ab bona voluntat, si negun gravament 
lor ai fait tor qu'ai iorn d'oi, si non a fiansa, o a chaptal de terra o 
d'aver o de depte. Et per so que aquestas chausas durant totz 
temps en bona fermetat, aquesta chartra e saelada ab nostre sael, 
et ab aquel el chapitol de Glarmont. Et aiso fo fait l'an de la Incar- 
natio Nostre Senhor M.G.XG. viij. mense mai, octava de l'As- 
censio. (Archives départementales du Puy-de-Dôme. — Arm. 18, 
S.B,c.lO.) 

A première vue, Ton dirait un monument provençal mal 
orthographié ; si on le lit avec la prononciation auvergnate, 
on n'y trouve plus ce caractère au même degré, mais bien 
celui du limanien. L'emploi des formes de^ la décadence la- 
tine est visible dans l'usage de la préposition ab {apud) signi- 
fiant avec; celles du latin plus pur s'attestent par l'omission de 
la préposition de pour marquer le génitif : la incamatio Nostre 
Senhor. 

L'incertitude de l'orthographe, l'association de la basse lati- 
nité et du « roman » au patois, ressortent aussi notablement 
de deux autres pièces plus développées, à savoir: la charte de 
commune de la ville de Montferrand, laquelle remonte à 
1248, et celle de Besse, qui date de 1270. Malgré ce mélange 
et malgré les mutilations que paraît avoir subies l'original de 
la charte de Besse, dans la copie qu'en a donnée Baluze, qui- 
conque entend le patois peut comprendre assez aisément l'un 
et l'autre de ces actes publics, précieux monuments du droit 
communal auvergnat. 

Ce n'est pas qu'à la date de ces pièces la langue littéraire 
ne fût plus usuelle pour les personnes instruites ou du monde 
policé. Voici une inscription tumulaire de 1280, qui est au 
musée lapidaire de Clermont. Elle concerne un certain B. de 
Sabanac de Catus. Gravée sur marbre blanc ouvragé, en bel- 
les lettres gothiques, elle fut évidemment faite pour un mort 



- 59 - 
de qualité. Elle est en vers écrits sans coupure, et le tour, 
un peu cherché, l'indique pour l'œuvre d'un lettré. On y voit 
un mot qui est plutôt latin que patois, et pourtant Millot et 
Rajnouard auraient pu la donner comme de littérature « pro- 
vençale » ou a romane », sans qu'elle fît disparate en leurs 
recueils. La voici exactement copiée : 

Jlttno gmni m m ^M I H «¥». ^* 

tïu t\'la : vas : ta b«co : clon^a : gnar ^ 

ba : tet : coïs : t\viais\ : rcpan^a : tala 

€a : tttust : eien : stsni : ttu : anaa : taie 

€o : icn : sni : bi : pat* : ni' : « : no : tr : nni '. 

Toutefois le commun des habitants, bourgeois, marchands, 
cultivateur, ouvriers de ville, ne connaissait sans doute que 
le parler vulgaire, et l'on était forcé d'avoir recours à ce par- 
ler quand on voulait se faire comprendre. Il y avait là une cause 
d'altération d'autant plus effective, que les scribes chargés de 
rédiger les pièces j apportaient inévitablement leurs change- 
ments à eux. Dans une certaine mesure, sans doute, ils con- 
servaient les règles enseignées dans les écoles; mais ils avaient 
appris quelque peu de latin, et ils faisaient du tout un mélange 
qui a produit le patois des chartes, assez défiguré dans les 
mots, dans la syntaxe et l'orthographe. 

Les choses ont dû aller ainsi jusques au XV siècle. On en 

' L'an du Seigneur 1280, calendes de septembre, mourut B. de Sabanac 
le Catus. 

Toi qui là vas, ta bouche ferme ; 

Regarde ce corps qu'ici repose. 

Tel que tu es je aussi fus, 

Et lu seras tel que jo suis. 

Dis Pater noster et no le chagrine (♦). 

Dans riDScriplion originale, les moto sont séparés par un triple point. 
Ce signe n'existant pas en typographie, nous avons du lo remplacer par, 
des deux-points. 

(*) On tt tnidnit : e4la ne te nuit, dUM le Urret dn Mtnée de Clermont ; c'est une inter- ; 
prétation erronée. Le verbe nuire n'est pas petoLi. La traduction exacte w>ralt : et ne 
t'ennuie, avec le sens propre de chagriner. 



— 60 - 

a la preuve par un grand nombre de quittances de la fin du 
XIV* siècle, données pour le payement de différents servi- 
ces municipaux {Archives de la ville de Clermont). Voici une 
de ces pièces, de 1369, prise au hasard dans le nombre ; elle 
porte les indices irrécusables d'un reste de culture «romane », 
en même temps que de l'emploi du parler local comme langue 
officielle. Elle porte aussi la marque d'une grande incertitude 
d'orthographe : 



«< Sapchont tuyt que heu Joh. Chalchat, capitani de la viala de 
Clarmont, confese haber hagut pcr cauza de mos gatges, per un 
mandament loqual se redroysaua ha Joh. lo merceyr, leuador de 
una talha hordenana ha lebar per saumana, loqual mandament fo 
escriut lo xii* jor dal mes dahosL l'an LXIX, la soma de sege flor ; 
et heai lodit Joh. Chalchat, capitani de la dita viala en quite la dita 
viala et lodit Joh. lo merceyr lebauor de la dita talha et tos 
aqueus a quy pot apertenir. Los quaus sego flor. ay hagut per la 
ma daldit Joh. lo merceyr per cauza de mos gages. — Donat lo 
xri« jor daldit mes dahost, l'an LXIX et en temoyn daquesta 
sedula heh pauza mon nom. » — J. Chalchat. 



Une chose positive, en tout cas, c'est que le patois vulgaire 
était encore la langue courante bien après ces dates. Il 
servait à toutes les relations de la vie, même entre les per- 
sonnes que leur naissance et leur état sembleraient avoir dû 
rendre familières avec une langue plus cultivée . On ne peut 
s'en étonner en se rappelant combien cela était général il y a 
quarante années seulement, et comme cela l'avait été bien 
davantage un peu plus en arrière. Les archives municipales de 
Clermont fourniront beaucoup de preuves quand on les in- 
ventoriera. Le registre des bayles de la Charité de Clermont^ qui 
est de 1385 ; celui des Cens et percières dues au Saint-Esprit 
de la paroisse de Saint-Pierre, qui paraît antérieur, sont tout 
entiers en ce patois mêlé, lequel était forcément celui des 
scribes, mais qui atteste l'usage commun du parler tradition- 
nel. Voici des passages empruntés au livre prébendaire d'une 
abbaye de femmes, dicté en 1462 suivant M. Dominique 
Branche, qui les cite dans son intéressante Histoire des mo- 
nastères, par Marie de Langeao, abbesse des Chases. Il a été 



- 61 — 

écrit par un notaire, en patois brivadois. 11 Indique ainsi 
qu'il suit l'ordinaire des Dames des Chases, à certains jours de 
Tannée : 

Saint Illary 

Haquel jour prendront chacuna dona a las anouls, per l'obit de 
Magdalena de Langeac, prioressa de Gubelles, char freche embei 
char salada . 

Saint Angustini, episcopi 

Item prendront en l'abadia chacuna dona douas liauras de char 
freche per l'obit de Monsieur Armand de Langeac, chevaler que fut 
sepulti en lou moustier de la Gazas. 

Saint Benedicti, abbatis 

Jlem prendront chacuna dona a las anouls, tent paravent que per 
caresmo par lous obit que sont desclaratsen la régla, quatre liouras 
d'olly et non la devont prendre quant sarant foras l'abadia. Prent 
chacuna dona, lou dit jour, per l'obit de Madona Margarita de 
Prunct, abbatissa de las Gazas, et de Madona Isabella de Digons, 
prioressa de Rajada, una lioura d'olly * . 

• L'Auvergne au moyen âge, lom I" (d'après lo mss. Framond). 

Le Jour de Saint Allyre 

Ce Jour-là, chaque dame prendra aux annuels, pour l;i mort de Magde- 
leine de Langeac, prieure de Gubelles, chair fraîche avec chair salée. 

Saint Angnstin, évèqne 

Item, chaque dame prendra dans l'abbaye deux livres d(; chair fraîche, 
pour la mort de M Armand de Langeac, chevalier, qui fut onseveli dans 
le monastère des Chases. 

Saint Benoit, abbé 

Item, chaque dame prendra aux annuels, tant pour l'A vont que pourie 
Carême, pour les morts qui sont portés sur la règle, quatre livres d'huile, 
et elles ue la devront pas prendre quand elles seront hors de l'abbaye. 
Chaque dame prend, ledit jour, pour Tobitde Madame Marguerite Prunet, 
abbesse des Chases, et de Madame Isabelle de Bigone, prieuse de Rajade, 
une livre d'huile. 



62 



Sainte Elisabeth, duchés > 

Haquel jour prent en l'aliadia cliacuna dona per rason de la 
festauna liourason de vede et del pro fres, et un tros d'andouilh. 
et dous deis de salscisse, et dimey galina et de moustarda, et de vi 
un pichey a dina et una paucha a soupa. Et pendront à l'abadia 
per touta charenda un pichey de piument embei quienzoublis^. 

La prébende journalière était bonne aux Chases ; les défunts 
payaient bien les prières des />ame5, et celles-ci passaient peut- 
être moins frugalement que ne le voulait la règle les temps 
froids de Noël ; car à tout cela s'ajoutaient encore una mi- 
cha de tourta (un petit pain de seigle) par chaque jour, des pi- 
geons à la Pentecôte, des harengs en carême, de poumpa (de la 
pâtisserie aux pommes ), la nuit de Noël, et maints autres ré- 
gals pour chaque devoir un peu dur. 

Mais, laissant là l'inventaire de la cuisine conventuelle, 
constatons une fois de plus, par ce manuscrit, l'existence du 
patois comme langue usuelle à la veille du XV« siècle. Robert 
Estienne imprimait encore à Paris, à la fin du XVP, las Boras 
de Nuestra Sehora, cô muchos otros oficios y oraciones (im- 
pressas en Paris, m. d. xxix), qui se terminent ainsi : « Fe- 
nesce las horas de Nuestra Seiiora impressas en Paris, por 
Thielman Kermer. A. xxiiij de otubre del anno del Senor de 
mill e quinientos e xxix^. » 11 faut s'étonner, dès lors, que les 
pièces en cette langue nous soient parvenues en si petit nom- 
bre, car il a dû en être beaucoup écrit. 

Ces dames des Chases, reléguées dans leur sauvage mo- 
nastère (il y en avait de haut lignage), ne passèrent sans doute 
pas leur existence sans confier au papier des rêves d'imagi- 

t ftalnte Bllsabeth, duoheftsd 

Ce jour-là, chaque dame prend dans l'abbaye, en raison de la feste, 
une livraison do veau et de porc frais, un gros morceau d'andouille, deux 
doigts de saucisse, une demi-poule et de la moutarde, une pinte de vin à 
dîner et une chopine à souper. El, pour tout le temps de Noël, elles 
prendront à l'abbaye une pinte de piment' avec quinze oublies. 

2 Liqueur faite de miel , de vin et de différentes épices. 

* Brunet, n» 201, et le Catalogue de A. Fontaine. 1875, n" 81 



- 63 — 

nation ou des extases d'esprit. Toute la vie spirituelle, qui 
plus est, pendant une longue suite d'années, n'a pu avoir 
d'instrument de manifestation que le patois. L'Eglise était 
particulièrement obligée de l'entretenir comme langue usuelle. 
Si dans leurs actes les dignitaires importants usaient du la- 
tin, dans leurs rapports avec les fidèles, dans leurs prédi- 
cations, dans les prières, dans les cantiques, quel langage 
auraient-ils pu employer, sinon la langue vulgaire ? Les cou- 
vents de femmes, entre autres, ne pouvaient pas avoir d'autre 
idiome, le latin demeurant l'apanage des hommes. De tant 
d'instructions, de catéchismes, de prêches, de légendes, tra- 
duits ou composés en patois, et qui formaient une littérature 
dont les monuments offriraient aujourd'hui plus d'une curio- 
sité, comment n'a-t-il rien été retenu ? 

La tradition populaire n'a pas même porté jusqu'à nous 
quelques-uns des anciens noëls. Ceux que nous possédons ne 
paraissent pas remonter au delà du XVP siècle. 



LES NOELS 



Le caractère de ces noëls, aujourd'hui presque oubliés, nous 
est révélé par la critique qu'en a faite l'abbé Tailhandier, 
dans le manuscrit cité plus haut*. Cet amateur de patois 
se plaint de ce que les paysans et les bergers auvergnats y 
paraissent a vilains et maussades», à force de ressemblance. 
« Ce ne sont point ici, dit-il, les aimables pastoureaux de Pro- 
wvence ou du Languedoc, qui viennent, avec leurs gentils 
«chalumeaux et leurs gajes bergères, rendre l'hommage au- 
wSauvôur et luy dire mille jolies choses, et à sa Sainte Mère. 
))Mais c'est Fourniou le morfondu, avec son a argaut i^ peil- 
))ieux; Michau ou Jacquet, avec leurs sabots pleins de paille, 
«qui ne s'entretiennent que de ce qu'ils ont eu à déjeuner, 
))d'un bon gros jambon, du vin vieux dont ils ont la bouteille 
Ddans leur escarcelle, ou de leurs moutons, de leurs chiens 
))0u de leur ménage. Une autre bande, dans un autre noël, ne 
Dparle que de tailles, d'impôts, de maltôtiers, de sergents, 
«dont ils demandent d'être délivrés, et rien de plus. D'au- 
»tres, du plat pays, encore plus grossiers, semblent chanter 
«en l'honneur de Bacchus, dont ils ne font que changer le 
«nom en celui de viNadau («Noël), qu'ils bénissent de leur avoir 
«donné une année fertile et bonne vinée; et tout de suite ils 
«font une énumération des plaisirs qu'ils auront : que les jeu- 
«nes gens en boiront à longs traits, danseront, se diverti- 
«ront; que les femmes mêmes s'en coëfferont et ne craindront 
»point durant la nuit les piqûres des puces, tant ce bon vin 
«les aura bien endormies. Les gens de la montagne en boiront 
©auprès du feu en faisant rôtir leurs châtaignes, et feront un 



* Discours préliminaire. 



— 65 — 

»bruit plaisant à Thonneur du Dieu des pots. Les vieillards 
•s'en enivreront jusqu'à se laisser répandre dans les boues 
«comme des cochons, et pareilles sottises champêtres que ces 
«poètes plébéiens leur mettent à la bouche . » 

A l'opposé de Tabbé Tailhandier, j'estime qu'il y a peu de 
monuments, dans la littérature vulgaire, plus intéressants que 
cesnoëls. Il nous a rendu le grand service de les coUigeret de 
nous les transmettre. L'esprit du pays y est fortement em- 
preint, un esprit sans beaucoup de finesse ni d'imagination 
et de charme, qui est bien le sien; j'y vois, en outre, le tableau 
fidèle de la condition matérielle des anciens habitants. Pou- 
vaient-ils avoir une douce et riche poésie, ces pauvres pay- 
sans d'Auvergne soumis à un climat changeant et âpre, à une 
terre pénible, et pressurés par le seigneur, par les agents du 
roi ou par l'usure ? Comment leur imagination eût-elle été 
gracieuse et vive comme celle qui éclôt sous le chaud soleil 
ou à l'air parfumé de la Provence ? Sur leur sol où la vie se 
fait acheter, de quoi leur esprit devait-il être inquiet, sinon 
de vivre ? Quand ils chantaient le Sauveur, qu'auraient-ils 
vu de plus beau, de plus divin à célébrer dans sa venue, si- 
non la délivrance des maux qui pesaient sur eux, l'assurance 
d'amples et bonnes récoltes, d'un vin abondant et généreux 
pour réchaufier leurs sens et leur donner les jouissances 
qu'ils pouvaient comprendre I 

Tout grossiers que semblent la plupart de ces anciens chants, 
il faut les prendre pour l'expression vraie, naturelle et bien 
rustique, des sentiments de notre vieux peuple d'Auvergne. 
Loin de faire comme l'abbé Taillandier, qui profère les noëls 
écrits par les littérateurs patois de son temps, je tiens ceux- 
ci pour de simples traductions en patois d'idées et de senti- 
ments appartenant à une classe tout autre que celle du peuple. 
Ces pièces versifiées renchérissent encore sur la légende 
chrétienne de la naissance de Jésus. Nos Auvergnats ont fait 
la Sainte Famille pauvre, soufirante et mal abritt'c à l'excès, 
modelant ainsi sur le sort du paysan malheureux l'idée de 
rinfimité dans laquelle le Sauveur voulut naitro. Les ber- 
^^ gers le trouvent « din la crèche d'un eitable deicoub(:ai\ tout ey- 
W^ /bm/ra (dans la crèche d'une étable sans toiture, edondrée); Ma- 
■ rie et Joseph n'ont point de linge sec ; ils se chauifent de bois 

I 



— 66 — 
vert, meurent de froid et soufflent dans leurs doigts. Joseph, 

Le bon mari, 
Triste e marri, 
Ei en souci 
Qu'en son boursi 
Ou n'i a ni croux ni piale. 

(triste et marri, est en souci de ce qu'en sa bourse iln*y a croix 
ni pile.) — Tout cela n'a pour but que de faire ressortir et de 
vanter la puissance et l'amour du nouveau-né. De Fange qui 
vient leur annoncer la bonne nouvelle, ils font « un messagey 
habillât en genti bargeyy) (un messager vêtu en gentil berger), 
fort beau de corps et de visage. Jamais on ne vit un si parfait 
jouvenceau. Il leur apparaît : 

A l'hourade meineu, 
En gardant le beytio, 
A la cyme d'un peu. 

Ou bien : 

Tout autour d'una fougeade, 
A la freidure et gialade', 

Ils veulent aller les premiers voir TEnfant, qui va tenir ses 
États. Ils seront fort bien écoutés ; il n'j a pas de mauvais 
passage qui les arrête, ni froid, ni neige, ni ruisseaux. Ils 
vont joyeux, guidés par l'étoile claire, revêtant leurs plus 
beaux habits, et les moins aisés s'j rendant avec leur « ai^go 
peilloux)) (leur manteau peilleux, rapiécé), mais tous man- 
geant, buvant ou se livrant à la joie, aux danses, aux sauts que 
le contentement amène. Ils laissent leurs bêtes sans aucune 
garde : 



*A l'heure de minuit, 

Quand ils gardaient les bestiaux, 

A la cime d'un puy; 

Ou bien : 

Tout autour d'un feu de broussailles, 
Au froid et à la gelée . 



- 67;— 

Vedeloiis, 

Les œulhas et agnelous, 

Sen degune garda ; 
Car le bon ange daii ceu 

Ou naii contregarde 
De la verenousa dent 
D'aqué traître loup mordent *. 

De bon cœur ils présentent au petit Jésus : 

« Honour et révérence », 

et à sa mère aussi ; car ils ne peuvent leur faire d'autre pré- 
sent, étant pauvres et pleins seulement des peines que leur 
ont faites les riches : 

Nau n'aven or ni argen , 
Ni guera mouneda 
Dont ant aquelas gen 
Que portent la sede. 
Y ne naus ant re laissa, 
Ma un argo petassa. 



Nau aven mile soucy. 

Que nau fon bataille, 
Et tant d'autre y negocy, 
Lau cey et la taille 
Jamai nu n'en veyran la fi, 
8i de Noé le petit Fy 

Ne nau y ajude*. 

Il y a pourtant des bandes qui offrent au divin uouveau-né 
des cadeaux ; alors tous, maîtres et serviteurs, veulent don 

* Jeunes veaux^ 

Brebis et agneaux, 
Sans aucune garde ; 
Car le bon ange du Ciel 
Nous les prol<^ge 
Conln' la m^'chanle dent 
Du traître loup mordant. 

« Nous n'avons or ni argent, 
Ni guère de monnaie 



— 68 — 

ner quelque chose : ceux-ci, de gras chevreaux à Marie, et à 
l'Enfant, de bons raisins confits. Marguerite, la bergère, lui 
donnne un poulet ; la grand'mère, un pigeon qui avait le poil 
follet ; Peyronelle, un beau chardonneret ; le bouvier, du vin 
de son baril. Et tous Timplorent, pour leurs péchés d'abord, 
puis pour que la disette ne les fasse plus soufi'rir, que les in- 
tempéries ne détruisent plus les récoltes et que les usuriers 
soient pendus. Ils se plaindraient bien de quelques seigneurs 
du pays ; mais parler leur pourrait nuire, ils se confient à lui. 
Ils savent qu'Hérode le cherche pour le tuer : uSi lett^ouberi)), 
s'écrient-ils : 

Si le trouben, 
En toute sa brigade, 

Ye sentiro 

Quant pezaro 
De chascun la boulado » . 

Un d'eux lui dit : 

Si letroube en bataille, 
Ly dounarai de mon frondi, 
Tant drey par la vidailhe, 

Comme en ont les gens 
Qui portent la soie; 
Ils ne nous ont rien laissé 
Qu'un manteau rapiécé. 



Nous avons mille soucis 

Qui nous font la guerre, 

Et tant d'autres affaires, 

Les cens et la taille. 

Jamais nous n'en verrons la tin, 

Si de Noël le petit B"'ils 

Ne nous vient en aide. 

* Si le trouvons, 
Avec toute sa troupe, 
Il sentira 

Combien pèsera ^ 

De chacun le bâton noueux. 

La boulade est une canne en branche de chêne ou de cormier, ter- 
minée par un nœud qui en fait une sorte de massue. Ce nœud forme une 
peiile boule, d'où ce nom de boulade. 



— 69 - 

Que conme un por. 

Tout rede mor, 
Yo tombaro par tiarre ; 

Et lau bargers, 

Pu de dangers. 
Ne n'auront, ni de guiarre*. 

n y a en tout cela un incontestable mérite de naïveté 
ruscique. On voudrait indiquer Tépoque précise où ont été 
faits ces noëls, assez mal orthographiés, il faut le dire, par 
les collectionneurs qui lès ont reproduits. Plus d'un est dû 
à ces auteurs sans nom et sans pays connu, de qui émanent 
les chants rustiques et la littérature vulgaire véritable, cette 
littérature à peu près orale et traditionnelle des bourrées, 
des chansons du labour et de la veillée. Ce sont des chants de 
plaintes sur les maux de toute sorte que souflrait le paysan, et 
sur l'espérance de les voir cesser par la venue du Fils de Dieu. 
Ils ont une date probable, celle de Tépoque féodale. On pour- 
rait les appeler les noëls politiques, en regard d'autres qui 
ont eu un caractère religieux et catholique. Ils constituent un 
genre particulier, si bien qu'en 1665 le chanoine Laborieux, 
voulant versifier sur les Grands Jours, ne crut pas avoir d'autre 
forme à prendre et appela sa pièce un noël. 

L'abbé Tailhandier, qui estimait trop cette pièce pour con- 
sentir à lui donner un nom à ses yeux mal porté, dit bien qu'elle 
fut appelée ainsi parce que les Grands Jours devaient s'ou- 
vrir à Noël ; mais c'est un noël véritable, parfaitement dans 
le ton et le mouvement de ces sortes de pièce. Qui en douterait 
à ce commencement : 

Angha, gens, augha, 
Le ceo vous reproche, 

* Si je le trouve en bataille, 
Je lui donnerai de ma fronde 
Si droit dans la poitrine, 
Que comme un porc, 
Tout raide mort, 
Il tombera par terre; 
Et les bergers, 
Plus de dangers 
N'auront plus, ni de guerre 



— 70 — 

Qu'aqaoué trop plegha, 
E sen gro baugha, 
Vou laissa raugba ? 

Noé cez deiscen, 
E vo tou refouére*. 



Ce noël de Laborieux est un des plus médiocres. Sans vi- 
vacité dans le tour, vulgaire par les idées, sans originalité 
dans l'expression, il n'offre qu'une plate énumération de ce 
qui se passa lors de l'installation de ce tribunal extraordinaire 
et à ses audiences. Son seul mérite vient du sujet. A quel- 
ques égards, c'est un document qui permet d'apprécier par 
de certains côtés la situation de la clisse sujette. L'orthogra- 
phe en est aussi fort mauvaise . 



» Ecoutez, peuple, écoulez, 
Le ciel vous crie 
Que c'est trop ployer, 
Et, sans remuer un grain, 
Vous laisser ronger. 



Noël descend ici, 
Et veut tout refaire, 



LES CHANSONS POLITIQUES 



A ces chants populaires, qui ont dû être fort nombreux, 
s'en sont ajoutés probablement d'un autre caractère, à l'épo- 
que des guerres de religion. Si Ton pouvait réunir toutes 
les chansons que les gens des campagnes redisent encore à 
cette heure, on en trouverait sans doute plus d'une de cette 
espèce; mais un recueil semblable est encore à composer*. 
Dans quelques parties de la basse Auvergne, notamment aux 
environs d'Ambert, où les huguenots eurent leurs derniers 
campements, on entend parfois des femmes, aujourd'hui cré- 
dules catholiques, endormir leurs enfants avec la lente mélo- 
die de fragments dont l'origine protestante ne saurait être 
contestée. En voici un, inséré par M. A. Imberdis dans ses 
Guerres religieuses; il fait regretter que la pièce à laquelle il 
appartient nous manque : 

Disamé, grand nigaud, 
Chirias-tu tant foutraud « 
Que de v'ou poudi creirp 
Que le Meïstre de tout 
Chage d in s un croustout? 
L'y auria be ty par reïre* 

Comme on le voit, ce n'est rien moins que la question de 

* Foutraud a passé du patois dans le français des petits endroits, et vent 
dire simple, crédule, b^te on naïf. 

* Dis-moi, grand nigaud, 
Serais-tu si simple 
Que de pouvoir croir.» 
Que le Maitro do toute chose 
Soit dans un croûton 7 
11 y aurait bipn là pour rire. 



72 — 



la présence réelle qui se trouvait ainsi traitée. Le protestan- 
tisme inaugurait parla avec assez de bonheur, dans la litté- 
rature populaire, les commencements de la chanson politique, 
devenue depuis un des côtés saillants des lettres françaises. 



LE THEATRE 



Pour ne pas intervertir les genres de littérature, je n'ai pas 
respecté Tordre des dates. Antérieurement aux vers qui pré- 
cèdent, avait été écrite en auvergnat une pièce fort curieuse, 
que sa nature distingue des autres ouvrages. C'est une scène 
d'un mystère ou d'une moralité du XV« siècle . Dulaure nous 
l'a conservée dans ses volumineux et précieux recueils de 
copies et d'extraits*. Il n'en a malheureusement pas donné 
le titre ni dit où ill' avait trouvée. Peut-être est-ce simplement 
une scène, une sorte de tiroir qu'on ajoutait, pour être re- 
présenté en Auvergne, dans le cadre de quelqu'une de celles 
qui se jouaient communément. 

Cette scène, partie en français, partie en patois, fut assu- 
rément l'œuvre d'un esprit habile à la satire. Elle porte la date 
de 1477. J'analyse ici ce qui est écrit en français, pour arriver 
plus vite au patois. 

Simon veut inviter Jésus à dîner. Il appelle Mallegorge et 
Malbec ; ses valets, et les envoie chasser pour avoir a viande 
necte. » Ceux-ci prennent leurs chiens et vont aux champs. 
Ils dressent leur rets, mais rien n'y vient. Ils causent alors : 
« Les bestes vont à l'offrande en ce pajs, je t'en assure », dit 
Maubec, « et nous avons anticipé l'heure où elles font leurs 
logis aux champs , ez bois. » Cependant j'en pris trois d'un 
coup, autrefois; il suffit de leur dire deux mots à voix basse : 
« Bertrand, betoray. » 



Lors la beste crye : Aye ! aye I 
Tele est des bêtes la lignée 

De ce pays 

Ta ne vis onc bestes pareilbes 



* Manuscrits de la bibliothèque de Clermont, n* 25S. 



— 74 - 
Car toutes vives on les mange. 

Elles ne se peuvent amer; 

Pour ce, les mangent leurs voisins. 

MàLLEOOROE 

Maubec, tournons à nos appaulx. 
Quelqu'une de ces bêtes prendrons. 

En effet, il en avise une : 

On ne vist beste si saulvaige. 
Elle porte en sa main une cage 
Pleyne d'oyseaulx et de poissons. 

L'animal est blotti sous un buisson, et les chiens n'osent 
avancer. — «Il ne faut qu'au buisson frapper», dit Maubec; 
ff si c'est une beste d'Auvergne elle foyra, et sans esparnhe 
s'yra mettre dans les las. » — « Dis les deux mots qui les font 
prendre», reprend Mallegorge. 

MAUBEC 

Qu'elle est grande ! 

Betoray. Bertrand, betoray*. 

La bête, qui s'appelle Mallegeype, sort alors du buisson, 
fuyant vers les lacets et criant : « Haye ! haye ! haye !» ; et 
Maubec de dire : « Betoray, Girault, betoray ! » 

MALLEGEYPE 

Haye 1 haye l haiel etc. 

Oi!i pourrai yo fugir merchanecs. 



* M. Dulaure se demande quel Bertrand est ici désigné par les tra- 
queurs. La question est de solution difficile, d'autant plus qu'après c'est 
un Girault (Geraud peut-être), et puis encore un Michau. Quant au mol 
« betoray », en le reconstruisant autrement, toraybe, il pourrait s'ex- 
pliquer par t'aurai/ be (t'aurai be), je t'aurai bien ! — La plus naturelle 
explication, c'est que toute beste d'Auvergne, comme ils disent, est pol- 
tronne, et qu'en la menaçant on s'en rend maître. Il est bien visible que 
c'est ici une pièce politique - Je respecte l'orthographe du manuscrit 
de Dulaure. • 



- 75 — 



MALLEGOROB 



Elle a le langage estrange, Maubec ; 
Micheau, betoray 

MALLEOBTPE 

Yo say presa, paubra ; hay I hay 1 

(Je suis prise, pauvre, aie ! aie !). Alors commence le dia- 
logue que voici : 

MALLEGORGB 

Là I Nostre-Dame î quels haye i haye ! 
Mes pardié. vous demeurerez ; 
Et puisque parlez, nous direz 
Qu'il vous estes; parlez, bestiole. 

MALLEOEYPE 

Seignher monsieur yo say folle 

Gomme vous poudez bé cogneistre, 

Car yo me say vengude mectre 

Yo mesme en aquestas cordas ; 

Seignher monsieur tant sin lourdas 

Nous autras bestias da quest pays, 

Que nostres payres et nostres fils 

Se laissent farrar par menassas 

Quant lois commissars poriont massas ; 

Dous blancs plaignhent quant fautdeffendre, 

Et par pleydar veulen tout vendre ; 

Prou creiden et ne fazen re *. 



* Seigneur, Monsieur, je suis folle, 
Gomme vous pouvez bien le voir ; 
Car Je suis venue me mettre 
Moi-même dans ces filets. 
Seigneur, Monsieur, nous sommes si lo<irdes, 
Nous autres bétes de ce pays, 
Que nos pères et nos fils 
Se laissent ferrer par menaces 
Quand les commissaires portent la masso ; 
Nous plaignons de donner deux blancs, 
bt pour plaider vouions tout vendre. 
Nous crions assez, ihait ne faisons rien 



- 76 — 

MAUBBC 

Dis-nous ton nom ! 

MALLEQETPB 

Seiî^nher, par ma fé. 
Mallegeype m'appellent tous ; 
Mas quo sez vous par me rendre ad vous ? 
Digas seignher, se vous play * ? 

MALLEGOBGE 

Mal bec, Mallegorge. 

MALLEGEYPE 

De vray ? 
Certas,yo sai don ben venguda! 
Aultre viage on m'a veguda (ai mat, plutôt que on m'a) 
A court de Rome et en France, 
A Savoye, Bourgognhe, Provence, 
Et, certas, per trestout le monde. 
Par quo seignher a vous me rende, 
Qu'advez estât en tostas citas, 
Viallas, reaulmes, communaultas, 
Ghasteaux, batheaux, et aucuns viages, 
Vous vous sèz trouba aux vialages. 
Car certas yo vo y ay trouba, 
Mas vous ne me vezias pas : 
A Gerzat, Seyrat, Romanhat, 
A Saint-Sadourny et Panhat, 
A Royat, Beauiiiont et à Vie; 
Be vous voulio donnar d'ung pic, 
Se aguesse pogut, vrayment ; 
Mas yo vèze, par mon serment, 
Qu'yo damouraray en vous d'eulx*. 



* Seigneur, par ma foi, 
Malleguèpe on m'appelle. 

Mais qui êtes- vous, pour que je me rende à vous? 
Dites, Seigneur, s'il vous plait ? 

• Vraiment î 

Certes je suis donc bien tombée t 



— 77 



MALLBBEC 



Mallegeype, quant estre ad nous. 
Bien ie voulons, par mon serment; 
Au moins, dis-nous sincèrement 
De quoy lu serviras en cours. 

MALLEGEYPE 

Yo faray be chaufar los fours 
Par coyre lou po que mangas, 
Quant par trahir las gens flactas, 
Cougios portaray, e maulvis, 
Griffons, faucons et tarcellis, 
Et tous ouseaux que l'on voudra. 
En vouvant yo los prene de ma ma. 
Vezèz-vous aquesta galoye*, 
Yo l'ay pourtada de Savoye , 
De Lombardie etd'Ytaihe, 
Par nous gardar de payar talhe. 
Yo crège qu'ay pardut mon temps, 
Car trop courront de mouvas vens. 



D'autres fois je vous ai vus ^ou bien vous m'avez vue ) 

A la cour de Rome et en France, 

En Savoie, Bourgogne, Provence, 

Et, certes, par tout le monde. 

Aussi, Seigneur, je me rends à vous 

Qui avez été en toutes cités, 

Villes, royaumes, communautés. 

Châteaux, bateaux, et quelquefois 

Vous vous êtes trouvés au village, 

Car, certes, je vous y ai rencontrés ; 

Mais vous ne me voyiez pas : 

A Gerzat, Seyrat, Romngnat, 

A Saint-Saturnin et Panhat, 

A Royat. Beaumont et à Vic; 

Je voulais vous donner dun pic, 

Si j'avais pu, vraiment ; 

Mais je vois, sur ma parole, 

Que je vais demeurer avec vous deux. 

' « Galoie » s'est conservé dans le patois trivial, sous \n si(?nification 
d imbécile: — peut-être est-oe une oie plutôt qu'une cigogne. 



— 78 ^ 

Yo porte eyche d'au peysso 
Et venaso qu'es de sazo; 
Lèbres y ay, renars, connils, 
Que l'on pré bé sen aveir chis ; 
Par lous percureires porte brasmas *, 
Par lous avoucats de la carpas ; 
Gendarmas voulont lous seignhours, 
Maquerels mangen los flaitadours, 
Troutas et perchas lous gentilhoms, 
La Hyese ame lous saumons; 
De ravas ay prou per lous paubres. 
Or digas: que disèz-vous autres: 
Ne vous servirai yo pas de prou'. 



* Proprement, des blagues; brama veut dire appeler, crier, parler 
bien fort ou beaucoup. 

2 Je ferai bien chauffer les fours 
Pour cuire le pain que vous manger. 
Quant pour trahir les gens... 
Je porterai coucous el milans, 
Griffons, faucons et tiercelets 
Et tous oiseaux que l'on voudra. 
Au vol je les prends avec la main. 
Voyez-vous cette cigogne ? 
Je l'ai portée de Savoie, 
De Lombardie et d'Italie, 
Pour nous dispenser de payer la taille. 
Je crois que j'ai perdu mon temps, 
Car il court trop de mauvais vents. 
Je port? ici du poisson 
Et du gibier qui sont de saison; 
Lièvres que j ai là, renards, lapins, 
Que l'on prend bien sans chiens; 
Pour les procureurs, je porte des paroles ', 
Des carpes pour les avocats; 
Les seigneurs veulent des gens darmes ; 
Les courtisans mangent du maquereau, 
Les gentiihommes des truites et des perches, 
L'Eglise aime les saumons ; 
J'ai assez de raves pour les pauvres. 
Or, dites, qu'en pensez-vous? 
Ne vous servirai-je p.is assez 1 



— 79 

Après ce discours, Mallegorire et Maubec trouvent la bête 
digne d'être des leurs. « Tout temps seras notre ami )),lui 
disent-ils, et ils remmènent avec eux. 

Ces vers sont un des plus curieux ouvrages d'esprit de 
notre littérature patoise. Dulaure, si peu avare de sa peine, 
habituellement, aurait bien dû chercher à qui on les devait, 
ou laisser une indication pouvant aider à le chercher après 
lui. Le nom de leur auteur aurait son rang entre Merlin 
Coccaie et Rabelais. On sent un poète macaronique, et peut- 
être plus d'une autre pièce analogue est sortie de sa plume. 
A cette satire acérée on a peine à reconnaître Tœuvre d'un 
Auvergnat. Cependant elle est écrite en limamien, et par 
quelqu'un qui se plaît à énumérer les lieux environnant Cler- 
mont. Par sa date, elle appartient aux commencements de 
cette littérature des temps d'oppression, qui se fait bouifonne 
pour avoir le droit de tout dire et celui de braver les puis- 
sants qu'elle maltraite. — Que l'on se figure l'effet d'une pa- 
reille scène devant une assistance qui se reconnaît sous cha- 
que personnage ! 

Les traqueurs sont des valets dont Figaro n'aurait pas ré- 
pudié l'héritage. Il faut voir comme ils arrangent leurs maîtres, 
les hauts seigneurs de tous les pays, dans des vers que j'ai 
dû omettre pour ne pas tout citer ; vauriens et corrompus, ils 
se moquent d'eux tout en les servant, chassant sans remords 
tout le gibier dont vit la féodalité, ces pauvres bêtes d'hommes 
qu'elle pressure; et, comme ellesne savent pas se défendre, ils 
rient d'elles et semblent les poursuivre par mépris. La bête, 
c'est le peuple, le peuple d'Auvergne par occasion, au réel le 
peuple de tous pays. Elle reconnaît bien les traqueurs ; elle 
les a vus partout, « en totas citas, viallas, réanimes, per très- 
tout le monde, t Humblement elle confesse sa faiblesse et sa 
couardise pour avoir grâce près d'eux, puis ell<' se rattrape 
par l'astuce. Elle les flatte ; après, elle parle comme eux. Ces 
maîtres qu'elle ne sait pas vaincre, elle sait si bien les trom- 
per en donnant à chacun ce qui le prend ! Elle est donc digne 
d'aller avec eux, et ils l'admettent à les suivre. 

Pour n'avoir ni l'ampleur, ni l'étendue, ni la portée de 

%topns thocaronium n de Folengo ou de Pantagruel, il me sem- 



- 80 — 

ble que cette courte scène en a l'esprit satirique. Elle est d'un 
siècle en avant sur le drame dans lequel elle se trouve enchâs- 
sée. 1477! c'était le règne de Louis XI. La noblesse était au 
ban, le Tiers tirait sur elle. 



L'ACADEMIE PATOISE DES XVII» ET XVIIl» SIECLES 



On tombe d'assez haut quand on descend de ce fragment 
aux œuvres des quelques hommes dont j'ai déjà fait mention 
comme ayant cherché à distraire leur oisiveté en composant 
des vers patois. Quelques-uns d'entre eux en eurent la pas- 
sion véritable. Ils écrivirent sur les imaginaires qualités de la 
littérature de leur province ce qu'ils auraient pu écrire des 
lettres françaises. Us rêvèrent même le projet d'une académie 
destinée à conserver et à polir le limanien ; elle devait faire de 
Clermont l'Athènes patoise. 

L'abbé Tailhandier, entre autres, eut cette innocente con- 
ception. Dans son enthousiasme, il essaya de donner un corps 
au parler auvergnat. Il réunit pour cela nombre de pièces dont 
nous citerons quelques-unes. A la vérité, son Académie ne 
devait être instituée qu'aux» calendes grecques », et lui-même 
s'est amusé de cette idée dans des a Réflexions critico-palinodi- 
gues n dont il fit suivre sa proposition *. Il ne faut prendre au 
sérieux cette proposition que pour donner un nom à la pléiade 
qui se servit, il y a une centaine d'années, de l'idiome limanien, 
afin de traduire ses pensées poétiques, en général assez vul- 
gaires . 

En tout cas, ces ecclésiastiques désœuvrés se réunissaient 
pour composer, lire ou chanter des pièces patoisos. Ils s'écri- 
vaient les uns aux autres des épîtres versifiées dans cette lan- 
gue ; ils dissertaient sur ses tours, ses expressions, ainsi que 

»Le mï8. où elle est formulée a ^tô appelé c Tfiesauru.^ linguœ lima- 
nicce», par son auteur, et « Limanici idiomatis Vindiciœ »par l'abbé 
Champflour, pour lequel Tailhandier en avait fait une copie II existe à 
la bibliothèque de Clermont uous le premier de cas titres. L'abbé Tailhan- 
dier donne à son éloge du limanien ce titre drolatique : Essay d'un dis- 
cours à prononcer devant MM. les Conservateurs et Polisseurs du langage 
Umagnien ou limagnois (comm<^ il vous plaira), dans la célèbre Aca- 
iémie qui doit être formée pour ce grand dessein, aux calendes grecques. 

6 



— 82 - 

des académiciens véritables. On va connaître les plus mar- 
quants d'entre eux, et l'on verra que celui qui célébra leur 
gloire et voulut la consacrer par son recueil est, de tous, 
celui qui a le moins composé; je ne connais aucune poésie de 
l'abbé Tailhandier. 

Les frères Laborieux. — Le chanoine et vicaire général 
Laborieux, mort en 1689, ainsi que son frère, simple bourgeois 
de Clermont, sont les premiers de cette pléiade. Il reste d'eux 
une Paraphrase des sept psaumes de la Pénitence^ où chaque 
verset latin se trouve délayé dans une strophe de dix vers de 
sept à neuf pieds ; — deux petits poèmes sur les Vendanges et 
sur le Travail des vignes et l'usage du vin, — un Noël sur les 
Grands Jours de i66â*. Ces dernières pièces sont plus particu- 
lièrement attribuées au bourgeois de Clermont, 

Les frères Pastourel. — Joseph et Gabriel Pastourel ou Pa- 
turel. Le premier mourut chantre de l'église de Mont-Ferrand 
en 1676, tandis que l'autre alla finir sa vie dans la charge de 
gentilhomme ordinaire du duc de Savoie. Ils ont laissé l'un et 
l'autre beaucoup de vers. Il paraît qu'on doit leur attribuer 
une paraphrase patoise du troisième livre de Ylmiiation de 
Jésus-Christ, de Interna Consolations. C'est Joseph, sans 
doute, qui en fut l'auteur, son frère n'ayant jamais composé 
que des vers légers ou badins et ayant mené une existence 
assez éloignée de la lecture de V Imitation. 

Cette paraphrase est, comme le poëme de Laborieux, en 
strophe de dix vers pour chaque verset ; elle existe manu- 
scrite en un cahier in-12. Joseph a écrit, en outre, sous le titre 
C Home counten, une imitation de la deuxième épode d'Ho- 
race, tandis que Gabriel travestissait en auvergnat les cent 
quarante premiers vers du quatrième livre de Y Enéide. Ce 
dernier a écrit de plus un noël et diverses petites pièces dont 
le tour ne manque pas d'une certaine grâce *. 

' Mss. Tailhandier.— Le Noëldes Grands Jours a été imprimé dans un 
recueil in-12, chez Jacquard, à Clermont (Bibliothèque de la ville, 21, 
D. 12.) 

* Mss. Tailhandier, art. Pastodrkl. — Poésies auvergnates de M. Jo- 
seph Pastourel : in- 12, 1733 ; Riom, chez Thomas. 



— 83 — 

François Pesant, Cosson, etc. — Avant eux, François Pe- 
sant avait écrit un grand nombre de noëls auxquels sont em- 
pruntés plusieurs des fragments cités plus haut ; il avait été 
imité par Cosson, Alacis et le curé Bourg * . 

François Perdrix. ~ Il existe un poëme d'une centaine de 
vers, dû à Perdrix: la Terrasse de la place Champeix. C'est la 
description du paysage qui s'offrait de l'une des places de 
Clermont. Dans sa Notice sur V Auvergne y Délabre en a cité 
quelques fragments. 

Amable Faucon. — Plus récemment, presque dans notre 
siècle, Amable Faucon (deRiom) publia: la Henriade de 
Voltairej mise en vers burlesques auvergnats, imités de ceux de la 
Henriade travestie de Marivaux; il fit aussi un conte imité de 
Grécourt, ayant pour titre: les Perdrix, 

Les poésies de Faucon sont, à mon sens, supérieures à toutes 
celles des autres académiciens du cercle Tailhandier. Il exer- 
çait à Riom la profession de chapelier ; mais, comme il y a 
longtemps que la poésie ne nourrit qu'un petit nombre de 
ses adeptes, la boutique du poète riomois étant restée sans 
chalands, il fut obligé de se faire cantonnier pour vivre. Il 
mourut misérablement en 1808. 

On ne saurait, toutefois, donner qu'un rang assez secon- 
daire à toutes ces compositions patoises. Elles manquent des 
premières conditions de toute littérature, l'originalité. A peu 
d'exceptions près, ce sont des pastiches. Pour ceux qui les 
écrivirent, le patois a été une langue d'emprunt ; ils les ont 
pensées en français. Ils n'avaient ni les idées, ni le tour d'es- 
prit de ceux dont ils prenaient le langage, ou ils ne les eurent 
qu'à un degré insuffisant pour donner à leurs œuvres une 
vie réelle. Us écrivirent aussi leur idiome sans règles d'or- 
thographe et sans craindre de défigurer les mois. Ces pièces 
portent elles - mômes la preuve de ce défaut (Toriginalité, 
puisque, pour la plupart, cène furent que des imitations et des 
traductions. En outre, les idées y sont dépourvues de relief 
ou trop communes, quelquefois presque grossières, et il y a 

' Voir le recueil in-t2 ci-dessus cité. 



— 84 — 

trop peu de trait. C'est à leur sujet que notre abbé aurait eu 
raison de dire qu'à force de chercher à reproduire fidèlement 
les sentiments du peuple campagnard, on Ta fait trivial, « vi- 
lain et maussade à l'excès », lui d'ordinaire si original dans les 
choses d'imagination. 

Voyez, les deux morceaux sérieux, les paraphrases des 
Psaumes et de ï Imitation. D'une part, rien est-il moins dans 
les allures populaires que la paraphrase, en dix vers, de 
versets d'une ou de deux lignes ? Une traduction marquée de 
l'originalité patoise eût été brève, plus concise peut-être 
que le texte latin ; chez les gens du peuple, la tendance est 
toujours d'abréger D'autre part, il n'y a, le plus souvent, 
rien moins que de l'élévation dans ces idées explétives, et 
elles montrent une notable absence de délicatesse dans l'ex- 
pression. Par exemple, voici comment Laborieux rend ce 
verset du psaume 50 : « Ampliùs lava me ab iniquitate meâ, et 
à peccato meo munda me » / 

Boutas mon arma la bughada, 
Servas-vou de vostre Usciau 
Que rend nete le pus viciau 
Et sa counsciença soulageada. 
Ne me la refusez jamoué, 
Mas lavas-me de moue en moue 
D'un grand bourdigei que se cacha 
Trop souvent ei found de mon cor. 
Sen lei laissa la moindra tracha 
Que peusche un jour me fouére tort*. 

Les strophes du même goût sont nombreuses ; les moins 
mauvaises ont le défaut de délayer un texte qu'on admire 



• Mettez mon âme à la lescive, 
Servez-vous de votre les( if 
Qui rend net le plus vicieux 
Et sa conscience soulagée. 
Ne me le refusez Jamais, 
Mais lavez-moi de plus en plus 
D'un grand bourbier qui se cache 
Trop souvent au fond de mon cœur, 
Sans en laisser la moindre trace 
Qui puisse un jour me faire tort. 



justement pour sa simplicité, et de faire entièrement dispa- 
raître la poésie biblique d'où il tire sa beauté. L'une des 
plus convenables me paraît être celle de l'antienne, et en- 
core l'on va voir tout ce qu'elle fait perdre à la traduction 
latine elle-même ( Z)owme, memor esto mei, et ne vindictam 
suma% de peccatis meis, neque reminiscaris delicta mea, vel pa- 
rentâm meorum ) ; 

Aublidas, Seigneur, mon auffensd 

Amoué que la de maus parens ; 

Jhamoué re pus nous ne farens 

Gountra votra justa défensa. 

Pas un de nous n'ei innoucen, 

Parduna-nous tant que nous sen ; 

Regardas de bon œu notr'arma, '' 

Tant n'en sias vous mau satisfoué : " 

Ne prenias vengença de narraa, 

D'aus peichas que nous aven foué K ï 

Il faut parler à peu près de même de la Paraphrase de l'Imi- 
tation, On y trouve cependant un peu moins de choses tri- 
viales. En voici une strophe prise au hasard: (Fecisti, ultra 
» omnem spem, misericordiam cum servo tuo; et ultra ornne meri- 
» tum, gratiam et amicitiam exhihuisli. » Liv. III, ch. x, vers. 2, 
§3): 

Yo ne deviau jamoué m'attendre 
De recebre de mon Séniour 
Tan de bonhur et tan d'amour, 
Et n'y poudio guère prétendre. 
Mon mérite est trop petit 



' Oubliez, Seigneur, mon offense 
Ainsi que celle de mes parents ; 
Jamais rien plus nous no ferons 
Contre votre juste défense. 
Pas un de nous n'est mnocent , 
Pardonnez-nous tant que nous sommes \ 
Regardez de bon cœur notre &mo 
Tant en soyez-vous mal content : 
Ne prenez vengeance d'aucun 
Des péchés que nous avons faits . 



Par me releva jusqu'aty. 
En bei cou votre amour accorde 
La gracia de tou mau deigaley, 
Et foué grande miséricorde 
Au moindre de tou sau valey * . 

C'est du patois très-abâtardi, si cela en est, et encore n'a-t-il 
nullement le mérite de reproduire la pensée du texte. Il y a 
loin, je le suppose, de ces vers aux traductions en langage 
gallique que, dès les premiers siècles du christianisme et jus- 
qu'au XIIP ou XIV*, les plus humbles moines, le pasteur le 
moins éclairé, faisaient sans doute des livres saints ! Les in- 
structions patoises que prononcent encore, dans les chaires 
des montagnes, quelques vieux curés sans instruction, mais 
qui ont conservé l'originalité et l'esprit du paysan, ont bien 
autrement de mérite. 

Si de ces poésies, qu'il faut appeler sérieuses, on passe à 
V Homme counten de Pastourel et à son Enéide travestie, on ne 
trouve pas beaucoup plus à louer, leur pardonnât-on le défaut 
d'être écrits dans le moins agréable ou le plus déformé des par- 
1ers auvergnats, le limanien, qui leur donne quelque chose de 
lourd et de gauche, incompatible avec la délicatesse poétique, 
ou jurant même avec leur tour ou leur rhythme, parfois heu- 
reux. L'Homme counten est un éloge épicurien de la vie cham- 
pêtre. Imitant un poète provençal, l'auteur chante le sans- 
souci qu'étale le bourgeois de campagne, pensant beaucoup 
à lui et peu aux autres, ne voyant pas au delà de sa maison, 
de ses champs, de ses bœufs, et se trouvant heureux « de teny 
la quoua de sa padella » (de tenir la queue de sa poêle). 

Cette pièce, formée de strophes en trois vers de douze pieds 

1 Je ne devais jamais m'attendre 
A recevoir de mon Seigneur 
Tant de bonheur et tant d'amour ; 
Et je n'y pouvais guère prétendre. 
Mon mérite est trop petit 
Pour ra'élever jusque-là. 
Avec cela votre amour accorde 
La grâce de tous maux ôter, 
Et de faire grande miséricorde 
Au moindre de ses serviteurs. 



— 87 — 

et un de six, est généralement médiocre, pleine de remplis- 
sages, de lieux communs, et elle indique peu d'entente de la 
composition. Cependant quelques vers dénotent une certaine 
grâce chez le poète et quelque sentiment de la poésie des 
champs. En voici dans lesquels on pressent que le parler au- 
vergnat, même le moins flatteur pour Toreille, se plierait aux 
délicatesses de la poésie légère: 

Qu'au plasei d'eicouta marmouta dins la prade , 

Entre de petits rocs, la cliareta naiade 

Se plenghe d'aus cailloux que ly fazon i'affrount . ""^ . 

De ly rida le frount ! 
Quo ne charmario pas una tau soulitude ? 



Ente laus auzelous disputon embei l'aura 
Que foué milla fredons par lasinia la floura, 
Qu'en revencha d'aquou, touta piena d'amour, 
Ly foué un leit de flours * ? 

V Homme counten a pourtant un mérite qui était surtout 
appréciable dans le temps où il fut écrit. Célébrant le bon- 
heur du propriétaire campagnard, il répondait à des senti- 
ments qui avaient alors un grand prix ; car n'était pas proprié- 
taire qui voulait. C'avait été longtemps comme le monopole 
d'une seule classe ; la bourgeoisie commençait à en jouir aussi 
et s'en faisait un idéal. Les vers de Pastourel ont dû à cela la 
meilleure part de leur succès. t 7,1 

Quant à Y Enéide travestie^ elle est à coup sûr le recueil des 
idées les moins délicates et des comparaisons les plus triviales 



• Quel plaisir d'écouter murmurer dans la prairie, 
Entre de petits rochers, la clairette naïade 
Se plaindre des cailloux qui lui font roflense 

be lui rider le front I 
Qui ne charmerait pas unu telle solitude ? 

Où les oiseaux se disputent avec le zéphyr. 
Lequel fait mille fredonnements pour caresser la fleur, 
Qui, en revanche, toute pleine d'amour, 
Lui fait un lit de ses feuilles? 



que Ton puisse trouver. Ainsi, Didon est a pleine d'amour jus- 
qu'au bondon » ; son cœur, en parlant, s'écoule par ses jeux 
« comme de dessous un pressoir » ; Enée a le visage lisse 
comme un chausse-pied. Les vers coulent assez bien ; mais, à 
part quelques traits d'esprit, les pensées les moins relevées en 
sont tout le fond, et l'auteur, en se donnant beaucoup de peine 
pour rencontrer la naïveté, n'a le plus souvent atteint qu'un 
mauvais goût de paysan. — Parmi les moins mauvais de ces 
vers, je trouve ceux-ci, et la vulgarité n'en est pas ab- 
sente : 

Anna, ma sor, ghenta sor Anna. 

Yo z'ai quoqua re que me sanna : 

Deipeu qu'Enée cèz ei vengut, 

Yau n'ei ny mangha ni begut; 

Maus œus fazoun la sentinella, 

Yau n'ai ghis sarra la prunelle, 

Et mon paghe, que chante be. 

A beau veny prè de mon chabe 

Dire som ! som ! sant Jouan ! sant Anna ! 

Que meure me derviU'et me damna * . 

De beaucoup préférable est la Henriade travestie j de Faucon. 
Pas plus que VEnçide, elle n'offre de la poésie patoise vraiment 
originale ; du moins montre-t-elle un tour plus vif, une allure 
plus naturelle, quoique le prétentieux et parfois le grossier 
n'y fassent pas défaut. Et puis, c'est un poëme complet, en 
dix chants, et l'efiort de l'imagination et de la verve y est 
soutenu. L'auteur est même souvent heureux et place, aussi 



» Anne, ma sœur, gentille sœur Anne, 
J'ai quelque chose qui me saigne . 
Depuis qu'Enée est ici venu, 
Je n'ai ni mangé ni bu. 
Mes yeux font la sentinelle, 
Je n'ai pas fermé la prunelle, 
Et mon page, qui chante bien, 
A beau venir à mon chevet 
Dire som ! som ! saint Jean ! sainte Anne l 
Ce visage me tient éveillé et me damne. 



— 80 — 

bien qu'on le pouvait faire dans un pastiche, les grosses facé- 
ties patoises. Les vers, qui sont de neuf pieds, ont une coupe 
facile, un mouvement rapide et égal. 
Faucon commence aiijsi son poëme : 

Yo chante que rey au grand nas, 
Chi boun efant et chi gaillas, 
Qu'eirot le mouaitre de la Franco , 



« ad 



Que de Mayenne, le gros porc, 
Faguet souvent. schusa le corps; 
Que chàtiet l'Espagne et la Liejuo 
Et a treitous faguet la niquo ^ 

Plus loin, il représente saint Louis veillant sur son petit-fils 

Dins que temps, moucheu sant Louis, 
Par un partù d'au paradis 
Gardiavot bei son télescope, 
Que vaut mei que le microscope. 
A vegeot sei petits efans 
Tos dous éparis pa lo champs. 
Valois ne le fachavo guère 
Parce qu*a n'eirot mas mouvas freire ; 
A «abiot qu'aquou' eirot un fadas 
Que chiyo preis au traquenas; 



Mas notre Bourbon, au grand na^s, 
Y le counicho boun soudas. 

y Tarnavode tout son cœur, 
Et Vy souhaitavo do bounheur ; 



* Je chante ce roi au grand nez, 
Si bon enfant et si gaillard, 
Qui était le maître de la France ; 

Qui de Mayenne, le gros porc, 
Fit souvent suer le corps ; 
Qui châtia l'Espagne et la LigtiP 
Et à tous trois fit la nique. 



- 90 — 

Mas ly fachavo qu'a la messo 
Y ne nessot ni en confesso *. 



Le conte des Perdrix a une valeur qui efface singulièrement 
le peu qu'on en trouve dans VHomme counten. Faucon s'est 
vraiment ici fait paysan limanien. Idées, mots, action, sen- 
timents, presque tout j est exact; si cette pièce n'offrait pas 
aussi une imitation française, je dirais que c'est la pièce la 
meilleure de notre littérature patoise moderne. Le conte dé- 
bute par ce récit de très-bonne tournure : 

Autour de Malintrat demourav' un paizan 
Que le mati sourtet par na veir ses champs 
Coumbaut qu'où' erot soun nou ; billiau à l'eirot freire 
Da que que nos pelavens Annetle Tabazeire. 
Un laire parsediot un troupet de padrix ; 
Douas se nettount reicondre dédias qu'un eibaupi:^ 
Notre gaillas las gaittot, et d'in un ou doux sauts 
A travers do chibiot, trapo les douxogeaux: 
Yo vous tene, mas miyas, bey yo vous dinarés ; 
Et, sens perdre de temps, se boutt" à las plumer, 
Quand a l'aguet boula que paubre beilio nud, 
Que le temps l'y duravot d'être chez se vingut ! 
Jacquelino, ma fenno, dicet ly en rigeant, 



* Dans ce temps, monsieur saint Louis, 
Par un trou du paradis, 
Regardait avec son télescope, 
Qui vaut mieux que lo microscope. 
Il avisa ses petits enfants, 
Tous deux perdus dans les champs. 
Valois ne Tinquiétait guère, 
Parce qu'il n'était que mauvais frère ; 
Il savait que c'était un imbécile 
Qui serait pris au traquenard ; 



Mais notre Bourbon au grand nez, 
Il le connaissait bon soldat. 

Il l'aimait de tout son cœur 

Et lui souhaitait du bonheur; 

Il était fâché, seulement, qu'à la messe 

II n'allât, ni à confesse. 



- 91 - 

Vegeo ce que yo-z'ai preit en reveniant dos champs. 
Boutto z'ot à la brocho, et facho z'ot bien coueire ; 
Quou chirot be millou que d'où bouter au doueire. 
Yo vaut, en attendant que to faras rôti, 
Chez Moucheu le Cura, l'e prier de veni * . 



La femme dépêche, approprie la maison et pose la broche 
devant un grand feu. — Le gibier gouttait, et elle tàtait sou- 
vent. Par malheur, en dëbrochant, « autour de Vhate n'enrestet 
uno pet n {autour du fer il en resta une peau). — Que c'est 
bon ! Quel goût fin ! « Jameis yo me teindrai d'en mangea un 
mourcet it (jamais je ne me tiendrai d'en manger un mor- 
ceau.) Elle tire un peu la patte, la cuisse se détache; elle 
goûte, goûte encore, et toujours, si bien que, « à força de tâ- 
ter, lia chabet le fricot » ( elle finit le fricot ). 

Comment faire pour apaiser Combaud ? — Le chat a mangé 
le rôti, — Qu'appelles-tu le chat ? — Non, ne te fâche pas ; tout 
est là, bien chaud. — Le curé va venir, il faut dresser la ta- 
ble, sortir le plus beau linge ; nous nous établirons dans le 
fond du jardin ; nous babillerons bien; tu chanteras une chan- 
son. — Pour couper le chanteau, va aiguiser ton couteau. 



* Autour de Malintrat demeurait un paysan 
Qui le malin sortit pour aller voir ses champs 
Combaud était son nom; peut-être il était frère 
De celui qu'on appelait Annet le Tapageur. 
Un épervier poursuivait une bande de perdrix ; 
Deux allèrent se cacher dans un buisson d'épine : 
Notre gaillard les guette, et, en un ou deux sauts 
A travers des broussailles, attrape les oiseaux: 
Je vous tiens, mes amies ; avec moi dînerez ; 
Et, sans perdre de temps, se met à les plumer. 
Quant il eut mis ces pauvres bôlcs nues, 
Que le temps lui durait d'ôtrechez lui revenu 1 
Jacqueline, ma femme, lui dit-il en riant, 
Vois ce que J'ai pris en revenant des champs. 
Mets cela à la broche et fais-le bien cuire ; 
Ce sera bien meilleur que de le mettre au pot. 
Je vaid, p<>ndant que tu 1r feras rôtir. 
Chez Monsieur le Curé, l'inviter à venir. 



- 92 ' 

A descent dins la cour, bouttot casaqu'à bas ; 
Sa moH'eirot mountado au-dessoubro un sabot 
Que soubre eille goutavot et navot got à got. 
Par manier uno mollo aquo 'eirot un pelari 
Capable de déifier tous los gaignopetit ; 
Quô ero un plazei de veiro de quo façon li anavo, 
Et coumo sous sos deis le fiot eitincellavo*. 

M. le Curé arrive. Fuyez, si vous m'en croyez, lui dit vite 
Jacqueline ; mon mari a contr.e vous de mauvais desseins. Il 
est jaloux, et, pour vous couper les deux oreilles, voyez-le qui 
essaye son couteau. — A ces mots, le pasteur de tourner la figure 
du côté de chez lui : a do cota de chez se a vira le devan. » 

Goumbaud, moun ami, s'eicredet Jacqueline, 

Notre brave cura z'ot voueida la cugino; 

Am'ot dit que chez se àl'ayot dos amis, 

Qu'érount mieux faits que te par mangea las perdrix : 

«< Est-ce qu'un padraux est fait pour un cheti paizant? 

« Pour manger cesmourceaux? c'est pour lui trop friand.» 

Après m'aver dit quou, a-l'ot preis las ganteiras^. 

Vite, cours après si tu en veux tâter. - Gombaud s'élance : 
— Coquin, voleur, larron curé de Malintrat ; je les aurai 
toutes deux, dussé-je être écorché. 

Enfermé chez lui à triples verroux, le curé se cachait dans 



* Il descend dans la cour, met sa casaque à bas; 
Sa meule était montée au-dessous d'un sabot 
Qui sur elle gouttait et allait goutte à goutte. 
Pour manier une meule, c'était un pèlerin 
Capable de défier tous les gagne-petit ; 
C'était plaisir de voir de quelle façon elle allait 
Et comme, sous ses doigts, le feu étincelait. 

2 Combaud, mon ami, s'écrie Jacqueline, 
Notre brave curé a vidé la cuisine ; 
Il m'a dit que, chez lui, il avait des amis 
Qui étaient mieux faits que toi pour manger les perdrix. 



Après m'avoir dit cela, il a pris les coursièreô. 



- 93 — 

un coin du grenier. Tout tremblant, il entr^ouvre un volet et 
voit Combaud faisant effort pour enfoncer sa porte. — Que 
me veux-tu, coquin? — Ce que je veux? Je les veux toutes 
deux. — Tu es un malheureux ; tu n'en auras aucune. — Eh 
bien! composons; donne-m'en une, ou je casse la porte. — 
Le bon curé criait, mort de frayeur: Mon Dieu, faites mer- 
veille. 

Saint Jacque, moun patron, sauvas me mas orillas ! 

La couliqr.o le pre, a l'ayot la venetto; 

Au qiiarre do grenic a lachet l'aiguilleto K 

Coiimbaud n'entend re pus : billiau quel homme est mort* l^'" 

Et vite il s'en retourne. — Ah ! si j'avais pensé voir un pareil 
tour, je ne me serais pas levé une heure avant le jour. — En 
attendant, Jacqueline avait fait un repas de reine. 
La morale c'est : 

Qu'où faut toujours sauva la proumeiro couleiro ^. 
Faucon a visiblement rencontré là le naturel et la forme po- 
pulaires. Un pajsan poëte n'aurait guère mieux fait. Les pièces 
dont j'ai parlé avant la sienne sont Tœuvre de personnes s'exer- 
çant à traduire en patois des idées et des tours nés en langue 
française. Faucon n'a vraiment emprunté que le moule à la 
littérature cultivée, et le moule qui convient juste au génie 
rustique, essentiellement narrateur, en sorte que l'imitation 
disparaît sous des détails empreints du meilleur cachet d'ori- 
ginalité. 

Auteurs patois récents. — Ce rare mérite de vérité a été 

cemment atteint par deux auteurs, dont l'un a écrit dans 

le parler des montagnes de l'Ouest et l'autre dans celui de la 

* Autrefois la braie du costume paysan ne tenait que par une aiguil- 
lette ou une cheville le bois, qui venait réunir à la ceinture les «Jeux côtés 
du vêtement. 

2 Saint Jacqu-8, mon patron, sauvez-moi mes oreilles ! 
La colique 1 î prend, il avait la vénette: 

Dans un coi i du grenier il làchi l'alguillftlte. 

Combaud n'nntend plus rien : peut-être cet homme «"-I mort! 

3 Qu'il faut toujours éviter la première colère. 



— 04 - 

Limagne. Le premier est un ancien juge de paix de Gelles, 
M. Roy; le second, M. Ravel, habitant de Clermont. 

L'honneur d'avoir écrit quelque chose qui est tout à fait 
dans le sentiment et dans le langage des classes qui ne parlent 
guère que patois me paraît appartenir incontestablement au 
premier*. Dans un opuscule en prose sur le Cadastre et dans 
une pièce versifiée sur le Tirage au sort, le paysan apparaît 
sous une pureté de traits et une exactitude d'expression très- 
grandes, et l'auteur a bien pris l'idée de ses compositions dans 
la vie habituelle du cultivateur. Un dialogue entre le maire 
et le premier venu, à propos des géomètres du cadastre ; une 
conversation entre des paysans sur les moyens de s'assurer 
le sort lors du tirage, voilà ses sujets. Il n'y a rien là qui 
n'appartienne essentiellement au paysan ; et, à l'opposé de la 
plupart des autres écrivains patois, les termes et les allures 
vraies lui viennent avec la plus complète aisance. 

M. Ravel, lui, a emprunté la forme de son poëme principal, 
la Paysade, aux littératures cultivées, et, comme nos « acadé- 
miciens » patois, il a imité ou travesti dans ses autres pièces 
des pièces françaises. Sauf cela, la pensée et l'expression sont 
chez lui toutes patoises. La Paysade, une sorte d'épopée po- 
litique, a pour sujet ce fait qu'en 1814, la duchesse d'An- 
goulème passant en Auvergne, des paysans de Montferrand 
dételèrent les chevaux de sa voiture et la conduisirent à bras 
jusqu'au milieu de Clermont. Sur ce fond, M. Ravel a fait 
quatre chants épiques, en vers alexandrins. Il y montre, avec 
la parfaite connaissance de l'esprit et du langage paysans, 
beaucoup d'originalité et de gaieté ; la promptitude du trait, 
la variété de la forme, le vrai et le pittoresque de l'expression, 
animent son récit. 

Je no cite rien ici de ces deux poètes patois modernes ; il 
me faudrait trop de place. Mais voici deux petites pièces un 
peu antérieures, dont l'auteur fut M. de Murât, dont j'ai indi- 
qué plus haut les études sur le patois. Il a placé l'une dans un 
roman assez inconnu, qui date de 1804, le Berger de VArverne; 



* Recueil de petits opuscules en pcUois auvergnat; in-8*, 1841. Chei 
Veyssel, à Glermont-Ferrand. 



— 95 — 

c'est une romance pour laquelle il avait fait un air. Le jet y 
manque un peu ; mais elle n'est pas sans grâce et elle ne sent 
pas trop la traduction. 

Levas-vous touteis, eis aoutr' aiiro, 
Jouveis et tendres pastourels, 
Et vous ta bei jonto pastouro ! 
Venes gitta vostreis troupels. 

La neut fugt, las esiiolos l)aissount, 
Les ouzelous chontount l'amour; 
De boun mati leis moutouns paissount, 
Et sercount l'oumbr' al cor del jour. 

Proufitaz d'ella matinado : 
Imitaz lou merle et lou lourd , 
Que faount l'amour sur la rousado 
Et se caressount neut et jour. 

Venes, bellas pastoureleitos, 
Quasd'uno emmei vostre pastour; 
Venes, queilllrins las flouretos 
Et re.'jpirarins la frescliour. 

A qucist ser, per vous distrairei, 
Sur l'herbeto venes dansa ; 
Et per paga lou muzetairei, 
Fa&toiiros, lou cour' embrassa*. 



' Levoi-?ou8 tous, c'est l'aurore, 
Jeunes el tendres bergers, 
Et vous, si gentilles Dergères 1 
Venez garder vos troupeaux . 

La nuit s'en va, les étoiles baissent. 
Les petits oiseaux chantent l'amour; 
De 1)30 matm les moutons paissent ; 
Ils cherchent l'ombre au fort du jour. 

Profitez de la matinée : 
Imitez le merle et le tourd, 
Qui font l'amour sur la rosée 
£t 80 caressent nuit et jour. 

Veo'jz, belles bergerettes, 
Chacuoe avec voire berger; 



- 96 — 

L'autre pièce est une imitation des jolis vers d'Arnault : la 
Feuille d'automne, sous ce titre : la Fleur de genêt. Elle a cer- 
tainement bîaucoup plus de mérite que les imitations de La- 
borieux et des Pastourel. 



LÂPLOUB DE PEINO 

Dei ta tigo distachado, 
Paouro flour abandounado, 
Oun bas-tu ? M'ein vau mouri. 
Lou teins ot breisat la peine 
Que m'avio faite flouri ; 
D'eisimpeu, de soun agueino 
Lou tarriblei ventd'amoun 
Mati 's et ser me pourmeino 
Dei la coumb' à la vareino 
Dei al Pion al pey Doundoun. 
Yaou d'acoan vot Lut lou moundei, 
Son reigret, son 's aver pour. 
Oun vont la brun' ot la bloundei, 
Lou Rei, lou pastr' et lou SeignourV 

Venez, nous cueillerons les fleurettPs 
Et respirerons la fraîcheur. 

Ce soir, pour vous distraire, 
Sur l'herbelle venez danser ; 
Et pour payer le muzettaire, 
Bergères, il faudra l'embrasser . 



LA FLEUR DE GENET 

' De la tige détachée, 
Pauvre fleur abandonnée, 
Où vas-tu ? Je m'en vais mourir 
Le temps a brisé le gonèt 
Qui m'avait fait fleurir ; 
Depuis, de son haleine 
Le terrible vent (J«î là-haut 
Matin et soir me promène 
De la colline à in plaint;, 
Depuis le Pion au puy Dondon 



-^ 97 -- 

M. de Murât, versé dans les parlers de la haute Auvergne, 
pensait que la voyelle o était la désinence caractéristique de 
nos patois, parce que le sien l'employait plus que Y a. H sou- 
tenait souvent des thèses dans ce sens, et il s'y est conformé 
dans ses vers. Son orthographe n'était pas non plus bien fixée. 
Mais ce sont là des détails qui importent peu pour apprécier 
le poëte. Ces deux petites pièces font quelque honneur èi nos 
lettres patoises modernes. 



Je vais là où va tout le monde, 
Sans regret, sans avoir peur, 
Où vont la brune et la blonde, 
Le roi, le berger et le seigneur. 



LITTÉRATURE ORALE 



Les Chants 



Ce qui précède fait assez voir que notre patois d'Auvergne 
a pu se plier à la poésie autant que les dialectes méridio- 
naux. L'identité du sentiment harmonique du langage dans 
ce dialecte et dans le français en ressort également. On a dû 
remarquer que la prosodie française n'avait pas d'autres rè- 
gles fondamentales que la poésie patoise, et que les différents 
rhythmes admis par le génie de la langue cultivée convenaient 
aussi à ce langage d'autrefois. La littérature, seulement, lui 
a manqué : j'entends celle qui rend les manières d'être, de 
penser, de sentir, et qui peint au vrai les situations. Après 
tout, et eu égard à sa condition matérielle, le peuple de nos 
campagnes a-t-il pu avoir une autre littérature écrite que 
celle dont j'ai donné tout à l'iieure des extraits ? Les seuls 
poètes capables de surgir dans son sein, ce sont les faiseurs 
de chants, dont les vers s'écrivent dans la mémoire et se 
conservent par la tradition. On dirait volontiers que la vraie 
littérature auvergnate est seulement orale : c'est celle que 
les laboureurs aux premières lueurs du jour, les bergers à la 
tombée du soir, chantent en pleine nature. 

Qui n'a entendu ces chants du labour, dont la phrase grave et 
lente monte doucement dans l'air? Au temps de la moisson ou 
des vendanges, qui n'a pas écoutj les joueuses troupes desfem- 
nies entonnant, dans les plus hauts registres de la voix, leurs 
ballades sans fin, sortes de récits dialogues ou à refrain d'a- 
ventures imaginaires? C'est là la littérature po[)ulaire véritable, 
celle qui n'empi'unte pas aux littératures cultivées ses formes, 
ses mots, ses choses, et dans laquelle la vie, son objet, ses 



— 99 — 

sensations, ses idées, ses désirs, sont compris, sont rendus, 
sont retracés, comme les éprouve le peuple des champs. 

Des espèces de charades ou d'énigmes versifiées qui se 
composent dans les veillées de village, les paroles des airs de 
danse, celle des chants du travail, constituent la littérature 
parlée de nos patois, littérature dans laquelle le sentiment des 
populations trouve son expression avec autrement de réalité 
que dans les pastiches des rimeurs lettrés. 

Les villages ont leurs poètes, compositeurs inconnus et igno- 
rants des droits d'auteur, dont les œuvres, confiées un soir 
à la mémoire, dans une veillée d'hiver, vont se répandant et 
s'établissent dans le souvenir de chaque jeune homme et de 
chaque jeune fille. Il les ont eus de tout temps, et autrefois 
leur poésie n'offrait guère de mélange avec les idées des vil- 
les. Isolé dans sa vie des champs, le paysan empruntait moins 
que maintenant aux autres classes leurs impressions et leurs 
façons d'être. Aussi faudrait-il distinguer, dans cette littéra- 
ture parlée ou chantée, celle qui date de loin et celle d'hier, 
la première ayant bien plus d'originalité native. 

Peut-être convient-il de considérer comme un reste de la 
littérature des troubadours les poésies chantées. Non pas 
qu'avant les troubadours il n'existât aucune ])oésie, mais la 
forme en fut probablement modifiée. Si l'on acceptait ce point 
de départ, il faudrait dire que les divers genres de la poésie 
a romane » se sont confondus, en Auvergne, en deux, qui sont 
la chanson et les motifs de danse (montagnardes ou bour- 
rées). Nulle pièce patoise ne me paraît se rapporter à un au- 
tre genre 



Pastourelles ou Vachères 

( VASQUEYRAS ) 



Le seul genre de la chanson qui se soit conservé pur est la 
pastourelle ou vachère. C'est un long dialogue entre une ber- 
gère et un berger ou un chevalier. 

Il n'j a point de localité qui n'ait au moins une de ces pas- 
tourelles en propre, quoiqu'elles roulent toutes sur le même 
fond et ne varient guère que dans des détails en rapport avec 
le caractère des habitants. Ces vasqueyras auvergnates retra- 
cent ordinairement l'amour d'un chevalier pour une bergère 
et les refus de celle-ci. Elles sont quelquefois dialoguées en 
français et en patois ; par exemple ces couplets, non sans 
finesse et sans grâce, d'un chant qui amusa mon enfance et 
où le chevalier, le monsieur pour mieux dire, se sert de la 
langue des messieurs : 

Bonjour, ma bergère. 
Deichas, Mousiu. 
Que fais-tu seulette 
Dans ce bois touffu ? 
Fiale ma lilousetLe 
Gardant maus mautus, 
Orne ma liouletfa 
D«^ cent mila flours ' . 



1 Adieu, Monsieur. 
Je file maquenouillo 
En gardant me.s moulons, 
J'orne ma houlelto 
Décent mille fleurs. 



- 101 — 

Ton chien, belle ingrate, 
Plus humain que toi, 
Me suit et me flatte, 
Se tient près de moi. 



Z'o l'halena fina, 

Vous sent de croustous ; 

Per aquo se ferta, 

Se tant près de vous*. 



Il a l'haleine fine, 
Il vous sent des croûtons ; 
A cause de cela il se frotte, 
8e tient près de vous. 



Chansons 



La chanson a absorbé en elle le poëme, le roman, le vers, 
la complainte, la tenson,la sirvente, Tépître des anciens trou- 
badours. Elle reproduit tous ces genres. Peut-être pourrait-on 
on distinguer la ballade, qui se reconnaîtrait à ses couplets 
sans nombre, ordinairement-de chacun deux vers et un re- 
frain, et dont le dernier vers de chaque couplet sert de com- 
mencement au couplet qui suit. 

La chanson est tantôt un éloge, tantôt une narration, tan- 
tôt une prière, tantôt un dialogue, tantôt une satire-, mais la 
complainte et le roman y dominent, car on j trouve presque 
sans cesse le récit de quelque aventure chimérique, d'un chi- 
mérique assez grossier, ou bien une longue histoire, soit dia- 
loguée, soit récitée, des amours, des rigueurs ou des trompe- 
ries d'une bergère. Par exemple, n'est-ce pas un vrai planh 
provençal, triste, lamentable comme ceux des troubadours, 
ce chant des environs de Thiers, où le poëte, s'inspirant du 
motif qui a donné naissance à la chanson de Gaston Phœbus, 
prend presque le ton épique, convie toute la nature à entendre 
les accents de ses plaintes, dans une mélodie languissante, 
d'une harmonie singulière, et qui débute ainsi : 

Davalas, mountaûnes ; 
Levas-vous, vallouns; 
Iscoutas ma plainta, 
Iscoutas mos chants. 
La iou , la iou ta * ? 



1 Abaissez-vous, montagnes, 
Elevez-vous, vallons ; 
Ecoutez ma plainte, 
Ecoutez mes chants, 
La iou, la iou ta. 



— 103 — 

Ghi guess' uno migo t* 

Que m'amesse pas, 
1 prendrio de paillo 
La foyo bourla. 
Laiou, etc. 

Ghi guess' un' inmitiado *, 

Les chansons récitatives, partout assez nombreuses, sont 
particulièrement les chants du travail. Vous les entendez 
monter des plaines, apportées par le vent du matin. Il en est 
de certaines qui, au sens du laboureur, possèdent la vertu 
d'encourager l'attelage. Celles-là s'appellent « la chanson du 
bouvier », et c'est lui, le bouvier chef, qui les dit, parce que 
sa voix est connue de toute l'établée ; près de lui le maître lui- 
même laboure silencieux, d'ordinaire, et souvent les autres 
valets chantent pour leur compte, sans souci de l'accord, 
quelque autre pièce d'un caractère différent. 

La chanson du bouvier se compose assez habituellement 
d'une première idée, rendue en un ou deux vers qui so répè- 
tent; puis d'une seconde, conséquence ou suite de la première, 
et exprimée par deux ou quatre vers; enfin d'un refrain sans 
paroles, toujours long et à reprises. Une série interminable 
de couplets se succèdent ainsi. Quelquefois même le chanteur, 
lancé, en ajoute de nouveaux qui, bientôt répandus, prennent 
rang sans conteste dans la chanson. Voici les premiers de la 
chanson du bouvier des montagnes de l'est, aux environs de 
Vollore. Chacun n'est composé que de deux vers, dont le pre- 
mier se dit deux fois, et d'un refrain traînant : 

Darré l'etoulio et dien lou bo, 
Darré retoulio et dien lou bo, 



1 Si j'avais une mie 
Qui ne m'aimÀt pas, 
Je prendrais de la paille, 
Je la ferais brûler. 
La iou, etc. 

Si J'avais une inimitié. 



- 104 — 

Uno bergero s'egaiavot, 
Oh! Oh!. .. 

S'egaiavo toto la nou. 
S'egaiavo toto la nou, 
Le cort d'au jou la se posavot, 
Oh!Oh!... 

Bargero, chi te volia m'ama, 
Bargero, chi te volia m'ama, 
Te fayo vioure de ma chasso, 
Oh! Oh!.... 

Por te oyo lou peis tiarous, 
Por te oyo lou peis tiarous, 
Quoqui cot la testo molhado, 
OhîOhl.... 

Moue quant lou Pion * devalariont *, 



En dehors des moments où le soleil est dans son plus grand 
éclat, il n'y a guère d'heures du jour où la chanson ne frappe 
les échos de la campagne. Elle retentit surtout pendant le 
labourage ; bêtes et hommes s'animent d'elle ou sont soutenus 
par sa cadence, qui suit le pas des animaux. Le berger, au 
milieu des champs, la dit à pleine poitrine, comme s'il vou- 
lait peupler sa solitude. Mais aux fenaisons, à moissons, à 
vendanges, ce sont surtout les femmes qui la chantent ; les 

* Famille de montagnards très-redoutés autrefois. 

2 Derrière les blés et dans les bois {bis} 
Une bergère s'amusait, 
Oh I Oh I 

Elle s'amusait toute la nuit {bit) ; 
Le courant du jour elle se reposait, 

01. ! Oh ! 
Bergèri", si tu voulais m'aimer (6»*), 
Je te ferais vivre de ma chasse, 

Oh ! Oh 1 . ^ 

Pour toi j'aurais les pieds boueux {bis). 
Quelquefois la tète mouillée, 
Ohl Ohl 

Et quand les Pions descendraient — 



~ 105 - 

hommes n'interviennent guère qu'au refrain. Leur tour, à eux, 
vient plus tard, quand la journée est finie, après le repas du 
soir. Réunis par bandes, on les voit qui parcourent les rues 
du village en jetant à la sonorité de la nuit, dans un unisson 
vibrant, les versets sans fin de la chanson en vogue ; car, 
comme les arts civilisés, les arts vulgaires sont soumis à la 
mode, et chaque année a ses chants de préférence. Que de 
fois, dans les soirs calmes de Tarrière-saison, Ton s'est plu 
à écouter de loin ces chœurs qui envoyaient leurs longues 
tenues sur les tranquilles ailes de l'air ! Ils font penser à ces 
vaillants travailleurs de lajournée finie, qui vont être encore 
ceux du lendemain, et à qui le labeur des champs ne donne, 
il semble, que plus d'entrain et de vigueur. Peu à peu les 
chants s'affaiblissent et s'éteignent ; on n'entend plus que les 
pas de quelque cavalier attardé, accompagné dans sa route 
par le jappememt des chiens de parc. Eux aussi, ils s'arrêtent, 
et l'astre de la nuit règne tout seul sur la nature endormie, 
dont les objets paraissent grandir sous sa vague clarté. 

Dans nos chansons patoises, on a bien peu d'occasions de 
voir que les beautés de cette nature soient senties par le 
peuple des champs, o Ils vivent au milieu du beau, a dit triste - 
» ment Fauteur à'Indiana; ils le complètent, car ils sont beaux 
» eux-mêmes, et ils ne savent ce que c'est ! La poésie émane 
» d'eux; elle est dans leur œuvre, dans leurs moindres atti 
» tudes, dans l'air qu'ils respirent; elle est dans tout leur être, 
» excepté dans leur intelligence ! » Est-ce vraiment défaut 
du sens poétique, et le paysan devrait-il chanter la nature 
avec plus d'enthousiasme que les poètes cultivés, parce qu'il 
fait en quelque sorte partie d'elle ? N'est-ce pas plutôt parce 
que toute sa vie se passe sur cette terre qu'il travaille, qu'il 
aime jusqu'au point de languir de nostalgie si on l'en sé- 
pare, qu'il ne l'apprécie pas? L'habitude en efface pour lui les 
charmes. Il préfère chercher son idéal dans la vie qu'il n'a 
pas, dans l'existence des riches ou dans les scMitimcnts qui 
sont le patrimoine commun, comme l'amour, ses joies, ses 
déboires. Nos chants patois n'ont guère d'autre fond. Dans 
quelques localités seulement, où il y a une tradition d'inimitié 
et de batailles avec d'autres villages, la chanson belliqueuse 
se rencontre ; les montagnes des environs de Thiers, où vi- 



— 106 — 

vaient jadis des familles redoutées qui venaient assaillir les 
autres, en ont dans ce genre, où Ton trouve l'énergie des pa- 
roles et du ton. Il reste aussi quelques chansons de l'époque 
des grandes guerres du premier Napoléon. Autrement, le ca- 
nevas de la plupart est un récit très- allongé, dans lequel ra- 
rement l'amour n'a pas la première place ; quand ce n'est 
pas l'amour, c'est la satire et le grivois. 

Ce genre grivois, à la vérité, est aussi cultivé seul. Il existe 
peu de localités qui ne possèdent pas un certain nombre de 
chansons de cette sorte. 

Parmi les satires patoises chantées, en voici une de Mont- 
ferrand; elle ne remonte guère qu'à un siècle, mais elle peut 
donner l'idée du goût et de la facture de ces pièces : 

LE BOUCHER DEVENU BAILLI 

Le Ghatelo de Saint-Amand 
N'ei mas juge deipeu un an; 
Yo foué la proucédura, 
Obe, 
8ou coûtai à la centura, 
Vous m'entendez be. 

Yo-l'a vendu son acei 

A un bouchei de ves Mezei 

Una dimei pistola, 

Obe; 

Q'ou'ei par chatta Barthola, 

Vous m'entendez be ' . 

» Le Ghatelus de Saint-Amand 
N'est juge que depuis un au , 
[1 fait la procédure, 

Oui, 
Son couteau à la ceinture, 
Vous m'entendez bien. 
Il a veudu son acier (son couteau) 
A un boucher de Mezel 
Une demi-pistole, 

Oui; 
C'est poui acheter Barthole, 
Vous m'entendez bien. 



Montagnardes et Bourrées 



Les rondes et les danses de la poésie provençale me parais- 
sent s'être conservées en Auvergne sans altération. Les mon- 
agnardes et les bourrées d'aujourd'hui n'ont pas, en effet, 
une forme différente. Je dis une forme, car le fond n'a jamais 
duré que quelques années ; il est continuellement renouvelé . 
Chaque saison de veillées produit de nouvelles compositions 
pareilles, qui vivent juste le temps nécessaire pour faire le tour 
du pajs. Les paroles et l'air, toutefois, sont changés ; la coupe 
et le mouvement restent invariables. Le moule ne s'étend ni 
ne se resserre, ses détails seuls se modifient. 

Comme les rondes et danses des jongleurs et des trouba- 
dours, ces compositions sont actuellement des pièces de peu 
de longueur, le plus souvent improvisées, chantées dans les 
assemblées pour accompagner la danse : un quatrain, un sixain 
ou un buitain, sur une mesure et un rhjthme toujours uni- 
formes. Chaque bourrée ou montagnarde n'a habituellement 
qu'un seul couplet, et, quand elles en ont plusieurs, chacun 
xprime une idée complète, très- différente de celle qui la pré- 
ode ou qui la suit. Si la même idée se trouvait développée 
ians une suite de couplets, la montagnarde ou la bourrée ne 
crait qu'une chanson sur un air de danse. 

Le plus connu des airs de danse de l'Auvergne est certaine- 
ment celui que la naïveté de l'idée et l'expression du chant 
rendent le plus digne d'être transcrit. C'est le huitain que 
voici : 

N'ai ma chin naus. 
Ma mya n'ot ma quatre ; 

Couma farens, 
Quand nous mandarens? 

Nous tsattarcns 
Un culier, na scudella, 



— 108 — 

Et mandzarens 
La supa tuttei d.ius * . 

Le chant réduit ici la pièce au même rhjthme que celles à i 
quatre vers, en disant sur la même phrase musicale les quatre 
premiers ; puis, sur une autre phrase, les quatre restants. 

Les quatrains sont formés le plus souvent par une idée très- 
simple, exprimée en quatre vers^ que l'on répète deux fois j 
deux par deux. Tel est celui-ci, empreint d'une douceur gra- ' 
cieuse. 



Le cœur de ma mya 
Li fa tant de mau, 
Quand iau la vau vire 
La soulatze un pau '^. 



bis. 
bis. 



En voici un troisième dont la coupe est différente, sans que 
cependant, chantée, elle produise un autre effet: 

La barca vira, ) 

Miya, bis. 

La barca vira, ; 

Laissa-la vira ^. 



1 Je n'ai que cinq sous, 
Ma mie n'en a que quatre; 

Gomment ferons-nous 
Quand nous nous marierons? 

Nous achèterons 
Un cuiller, une écuelle, 

Et mangerons 
La soupe tous les deux . 

2 Le cœur de ma mie j 
Lui fait tant de mai, ' 
Quand je la vais voir j .. 



Je la soulage un peu. 

3 La barque tourne. 

Marie, } bis. 

La barque tourne. 
Laisse- la tourner *, 



• On sait que les barques des i)aasagc8 d'eau se retournaient uu milieu, pour que l'on 
pût en sortir par la même extrémiU!'. 



— 109 — 

Que qu'îo vole, 
Que qu'io vole ; 
Laissa-Ia vira, 
Que qu'io vole ly is pas *. 

Les bourrées se passent plus volontiers de paroles que les 
montagnardes. Elles consistent alors dans des airs de danse 
dont chacun sait le rhythme, le mouvement, et qu'il improvise 
au besoin. Toutes cependant peuvent s'adapter à des paroles, 
et il en existe bon nombre dans la mémoire des villageois. 
D'où viennent-elles, les unes et les autres? On ne le connaît 
guère. Les ménétriers sur leurs cornemuses ou les chanteurs de 
danses dans les veillées ont trouvé les airs, et à ces airs, retenus 
par toute la jeunesse, quelque poète populaire a adapté des 
paroles. Chaque jour de fête en voit éclore bon nombre ; il 
est assez de règle que le chanteur termine en improvisant un 
couplet qui, redit bientôt par d'autres, passe dans le réper- 
toire du village. 

George Sand, dans ses Maîtres sonneurs, je crois, raconte 
qu'un ménétrier de son pajs allait tous les ans faire provi- 
sion de thèmes de danse dans les bois du Bourbonnais, où les 
bûcherons étaient les plus grands compositeurs du monde ; et 
que, comme maît re Adam donna le nom de Chemltes à ses 
poésies rustiques, ces bûcherons avaient appelé les leurs bour- 
rées [ fagots), du nom de leur ouvrage. Va pour cette étymo- 
logie, qui en vaut bien une autre. 

La bourrée, au reste, peut être d'origine bourbonnaise. Elle 
a un tour vif et gai qui ne s'adapte pas aux allures de tous 
nos Auvergnats. Elle se trouve bien acclimatée chez ceux de 
la plaine ; ils la dansent de préférence. Mais ceux de la mon- 
tagne, en général, s'y sont médiocrement plies, ou bien ils 
en ont fait une figure assez différente, en modifiant la monta- 
-'narde primitive. Cette montagnarde modifiée réunit souvent 
t plus de simplicité beaucoup de grâce dans les pas. 

* Celui que je veux, 
Celui que je veux ; 
Laisse-la tourner, 
Celui que je veux n'y est pat 



Énigmes 



Les veillées d'hiver, en Auvergne, sont à la fois des assem- 
blées de plaisir et des sortes d'académies rustiques. Chansons, 
chants, danses, presque toute la littérature s'y compose. Il y 
a même des jeux d'esprit en rapport avec le goût vulgaire, 
des charades de mots par exemple. En voici une dont le sujet 
ne saurait être emprunté de plus près à la vie du village : 

Pendillu pendillava, 
Barbiilu le veiiiava; 
Pendillu toumbeit, 
Barbilln le masseit*. 

Il s'agit de deviner, d'après l'action indiquée parles verbes, 
ce que veulent dire Pendillu et Barbiilu. — Le premier est un 
gland, et le second un porc. 



1 Pendiilon pendillait. 
Barbillon le veillait; 
Pendiilon tomba, 
Barbillon le ramassa 



Musique 



Ce serait m'écarter outre mesure du sujet que de m*oc- 
cuper ici des arts, qui n'ont pas été sans laisser en basse 
Auvergne de belles traces, quoique la langue n'ait guère de 
mots pour Tidée d'art et pour ce qui en dérive. Mais la musique 
fait vraiment partie de cette littérature orale de chansons et 
de danses dont il vient d'être question; pour finir, il faut en 
dire un mot. 

Le goût musical de l'Auvergnat a peu de culture, mais son 
goût de la musique n'est pas douteux. Il chante avec une 
satisfaction réelle, à toute heure, partout, au travail, aux 
veillées, aux fêtes; et la musique de ses chants, toujours large 
et parfois puissante dans les « chansons », prend souvent 
dans les « danses » une originalité notable. L'air des « pastou- 
relles n n'est pas sans grâce ; il y en a de dialoguées avec un 
sentiment marqué de l'expression musicale, et, quand il s'agit 
de compositions plaisantes ou satiriques, l'air devient vif et 
rapide autant que le demandent les vers. Mais, hormis dans 
la musique des danses, la mélopée patoise a pour caractère 
i'cnéral l'ampleur des sons et le mouvement lent, le fréquent 
jtour des suspensions et' des points d'orgue, avec une cer- 
taine monotomie qu'augmente la construction simple, toute 
directe, non détaillée, du chant. C'est pourquoi ces mélodies 
sont essentiellement chantées ; un instrument les rendrait 
mal, il faut la voix. On joue, on sonne des danses sur l'instru- 
ment primitif, fait d'une peau de chèvre et d'un bois percé, 
que la littérature d'opéra-comique a appelé la inusatte et que 
TAuverguat appelle, de sa matière elle-même, la ckcvra ( tsa- 
bre, et le joueur : tsabreteire), ou sur le violon criard des po- 
[xilations de la plaine; on ne joue, on ne sonne jamais une 
chanson ou une pastourelle. 

La musique dansée n'a que deux genres, étroitement carac- 



-- 112 - 

térisés chacun par la mesure et ne se mêlant jamais : musique 
à deux et musique à trois temps. Tous les sentiments qui peu- 
vent être associés au mouvement cadencé ou en naître sont 
réunis sous ces deux rhythmes. Celui à deux temps appartient 
aux montagnardes, celui à trois aux bourrées, et cela invaria- 
blement. 

Les montagnardes ont ainsi Tallure moins vive. Presque 
toujours en ton mineur, une certaine mélancolie y devient 
très-sensible dès qu'on ralentit la mesure ; mais, en j multi- 
pliant les syncopes ou par le placement des suspensions, les 
compositeurs inconnus qui les trouvent ou les ménétriers qui 
les répètent leur donnent parfois une physionomie s'inguliè- 
rement accentuée. La bourrée, elle, est toute gaieté et en- 
train ; elle recherche les tons majeurs, comme si elle craignait 
la tristesse, et sa facture est tantôt très-gracieuse, tantôt très- 
accentuée à la fois. Au fond, l'une et l'autre pourraient être 
facilement ramenées à un thème commun. Les plus divergentes 
apparaissent un peu, quand on observe, comme de simples va- 
riations ou des broderies d'un même canevas musical, trans- 
mis par la tradition, et que chaque auteur nouveau se borne 
à modifier suivant son goût propre, quand il croit trouver ou 
créer à son tour. 



FIN 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages. 

RÊT DE CETTE ÉTUDE ET PRÉCÉDENTS QU'eLLE A BUS 5 

^ ;; l'Origine des patois 8 

1 Des Différences dans les patois : y a-t-il eu un type ?. ... 15 

PABLBRS de la BASSE AUVERONE 18 

*HOHÉTIQUE 25 

1 . — Des "Voyelles id. 

2. — Des Associations de voyelles 27 

3. — Des Consonnes 28 

4. — De J'Orthofçraphe 30 

5. — De rÉlision et de la Contraction 32 

6. — Lettres euphoniques 33 

maire 34 

t . — De l'Article id. 

2. — Du Substantif 35 

3 —De l'Adjectif 36 

4. — Des Pronoms 37 

5. — Du Verbe 41 

6. — De la Négation 51 

7. — Des Conjonctions id. 

8. — Des Figures de syntaxe 52 

RSIDÉRATIONS 0É!<ÉRALB8 SUR LA LITTÉRATURE PAT018B AUVER- 
GNATE 53 

Les Troubadours 55 

Les Documents publics * 57 

Les Noëls 64 

Les Chansons politiques 71 

Le Théâtre 73 



- 114 — 

L'Académie patoise des XVII« et XVIII* siècles 81 

LitTÉRATURE ORALE. — LcS ChailtS 98 

Pastourelles ou Vachères 100 

Chansons 102 

Montagnardes et bourrées 106 

Enigmes 110 

Musique. iH 

Table des matières 1 1 :^ 



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NUV i'^]974 



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PC Doniol, Henri 

3472 Les patois 

D65